I am lost but I am here

I am lost but I am here – 25 x 20 cm traceur sur Rauch Synthetic 180 microns – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la quinzième et dernière de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

I am lost but I am here

Il est 4h, 4 heures et demie

c’est la nuit

les araignées dorment, pensent ou s’agitent

c’est le gribouillis des fils et des pattes

je regarde ma main

les doigts bougent parce que je leur demande

sans m’en rendre compte

ce luxe

la nuit remue

des personnes meurent

d’autres naissent

la vie têtue

je passe la caméra de mon téléphone devant mes doigts

avec le filtre insecte

j’ai des pattes fines et des antennes

puis j’ai des griffes, filtre poilu

j’ai même pas peur filtre moteur

faut que je me rendorme filtre journée

je suis une araignée

je suis une renarde

je suis une voiture

je suis une nuit

je ne suis pas encore demain

je suis perdue mais je suis là

alors je ne suis pas perdue

je vois ce trèfle à quatre feuilles que Gaëlle a trouvé chez elle

comme ça en discutant, une main des les tiges

je l’ai aplati et encadré

je le regarde tous les matins

chance, accompagne-moi

chance, accompagne-la

chance, accompagne-le

chance, accompagne-nous

chance, accompagne-nous

trois

Trois – 42 x 29,7 cm – risographie 3 couleurs – imprimerie Ramette – 10 exemplaires

Cette image est la quatorzième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

trois

Le front se pose sur l’épaule

la nuque s’endort sur le genou

et le ventre pousse les cuisses

les cheveux coulent sur le bras

la paume caresse le cœur

et la rate chatouille le pied

le mollet masse son os

l’œil son ongle

le dos sa chaise

il n’y a pas d’heure, « Je ne sais pas quelle heure il est »

il n’y a pas d’heure, il y a Toi, Toi et Toi

tu poses son front sur son épaule

et toi ton mollet sur son os

et toi ton dos sur sa paume

« Je ne sais pas quelle heure il est » serait trois

serait un tabouret

trois pieds pour l’équilibre

une plateforme pour qui s’assoie, monte

« Je ne sais pas quelle heure il est » sera trois

monte chante dort

« Je ne sais pas quelle heure il est » parle ici

calme boit porte

« Je ne sais pas quelle heure il est » part

taille frais pince

« Je ne sais pas quelle heure il est » voiture

lame fruit chips

« Je ne sais pas quelle heure il est » panda

lierre hache peine

« Je ne sais pas quelle heure il est » vole

capre mouche galet

« Je ne sais pas quelle heure il est » ponce

hoquet pelure douche

« Je ne sais pas quelle heure il est » fragile

bouture dent pot

« Je ne sais pas quelle heure il est » change

menthe purge quelle

« Je ne sais pas quelle heure il est » l’oubli

clé virement graine

« Je ne sais pas quelle heure il est » rebord de fenêtre

grimpe flamme ours

« Je ne sais pas quelle heure il est » surtout

allée poire rideau

jeter des sorts

Jeter des sorts – 50 x 70 xm – sérigraphie 4 couleurs sur BFK rives 270g, Domino Print Studio – 10 exemplaires

Cette image est la treizième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

jeter des sorts

il est 1h30

tu dessines au mascara

des grands cils sur les murs

tu couds ta maison

ta chemise est un miroir

ton bonnet, un appareil photo

l’ombre sur le sable

dessine des cailloux

toutes les trois

vous êtes des branches entortillées

sur la falaise

sur la mer vos genoux dorment

ton torse est une couette

pour ton regard déplié sur toi

assise sur le banc

près du garage

sur le trottoir

le vase rempli d’ongles

tu tends les oreilles

vers la grue

tu jettes des sorts

et le grapin les rattrappe

les aimante

et puis les lance très loin dans l’eau

plus loin

les baleines les mangeront

très bien

très bien

très bien

elles aspirent les sorts

tu pourras dormir

l’aile sur la fenêtre

L’aile sur la fenêtre – 59,4 x 88 cm – sérigraphie 2 couleurs sur BFK Rives 270g – Domino Print Studio – 6 exemplaires

Cette image est la douzième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

l’aile sur la fenêtre

Il est 10h10 quand elle entend un bruit mat, net,

proche de la maison

elle pousse sa chaise

se lève

regarde autour d’elle

rajuste sa queue de cheval

elle renifle l’air pour sentir les traces qu’aurait laissé le bruit puis elle va dans le salon

il faudrait ouvrir la fenêtre, aérer tout ça

elle scanne le sol avec ses yeux et ne voit rien d’anormal sinon un bazar quotidien de sacs contre un mur et de chaussures dans le passage

elle va dans la cuisine, opère de la même manière et pareil, rien de spécial, elle note dans un coin de sa tête qu’il lui faudra passer un coup de balai et se dit que le bruit a dû venir de la rue sans en être convaincue

elle profite d’être ici pour se faire un café

le bruit lui a semblé si proche

elle dévisse la cafetière, tapote le marc sur le bord du seau

rince le filtre et lève enfin la tête vers la fenêtre

une grande trace d’aile d’oiseau s’étale sur la vitre

des marques pâles, contours des plumes, forment une empreinte nette, grasse

le choc a dû être brutal, analyse-t-elle en plissant les yeux, les mains en l’air au-dessus de l’évier

Elle évalue la taille de l’aile et fait défiler les oiseaux dans sa tête

qui cela a pu bien être ?

puis elle laisse la cafetière en plan et ouvre la porte, cherche l’oiseau au sol

elle ne voit pas de trace sur le béton, pas de sang ni de plumes

elle regarde sous l’établi, au sol sous les branches, derrière la sauge

derrière le gros vase, il pourrait être tombé dedans,

une bruine vient rafraîchir son visage

elle déplace les chaises, tend l’oreille mais rien

il a dû partir

elle regagne l’intérieur, chaussons mouillés, soulagée que l’animal aie pu repartir

les murs sont solides

les fenêtres sont solides

et l’oiseau est solide

elle marche en chaussettes sur le carrelage

elle verse de la poudre de café dans la cafetière et ferme le tout

allume le gaz

elle s’assoit sur une chaise, remonte ses pieds sur le siège, pose son menton sur ses genoux et regarde la vitre

la trace de l’oiseau est frontale

il fonçait vers la fenêtre

le reflet a dû le tromper

elle se voit buter contre la porte-vitrée d’un magasin et avoir si mal au front, au nez

elle fait défiler ses souvenirs de genx qui se prennent une porte-vitrée

elle ouvre tous ses onglets

elle va de l’un à l’autre

la même rengaine : une personne marche, un oiseau vole, et l’élan est stoppé net

il y a un obstacle invisible, il y a parfois de la distraction, mais pas toujours

elle ouvre aussi les images d’immeubles miroirs

elle observe ces leurres,

ces endroits où les oiseaux peuvent se méprendre

ils sont à fond dans leur vol, ils chantent

et bim

et si les oiseaux passaient au travers ?

s’ils cassaient les vitres en laissant le contour de leur corps

comme dans les dessins animés

la trace des ailes, du bac, ça ferait quoi ?

le café coule et arrive jusqu’à son nez

elle reconstitue la frappe, encore et encore

se faire assomer, en plein vol

tu regardes les dessins animés dans ton salon, un raid explose tout

le canapé, la télé, des plumes qui vol, le corps…

personne n’est mort s’il vous plaît

personne ne meurt on a dit

faire le plus beau des piqués, avoir une petite branche dans le bec pour faire son nid

tomber par terre et essayer de se relever au plus vite pour ne pas se faire manger ou attraper par un humain

avoir mal au crâne, voir double, peut-être

et lancer le générique

qui a participé, qui était là, qui pensait à la musique, qui faisait la compote

qui pensait à acheter le pq

elle ramasse les gravats dans sa tête, les mets dans un sac

part à la déchett

les sensations, la peur, les voyages

le café bulle, il est prêt

elle l’éteint

elle va le boire dehors, en chaussettes

elle lève les yeux et cherche des yeux un oiseau qui volerait de travers

ou des plumes qui tomberaient du ciel

une goutte de sang qui atterrirait à ses pieds

un signe dramatique

elle pose sa tasse fumante et s’approche du grand chêne

200 ans dit la plaque

il est solide

il sent la pierre et la mousse

mais il ne résisterait pas non plus à un raid

ses branches sont accueillantes, presque colimaçon

elle le grimpe et atteint le toit du petit immeuble

surface plate, goudronnée, un peu glissante

c’est le coin des goélands ici

elle les scrute

tout le monde a l’air d’aller bien

un goéland n’aurait pas volé si bas de toutes façons, si ?

elle descend par le toboggan et rejoint son café en courant

elle boit la dernière gorgée, se tapote les joues et met ses bottes, elle veut aller dans le marais

elle prend ses jumelles, il y a pleins d’oiseaux là-bas

elle va se fondre dans le paysage et les regarder s’amuser, manger

peut-être qu’elle en verra un avec une bosse

est-ce que les oiseaux ont des bleus, comme nous ? des hématomes ?

elle se dit que oui, banane

en traversant le périph

les bagnoles sont bien là, au rendez-vous

celles qui vont dans un sens, et celles qui vont dans l’autre

elle crache par-dessus le pont

c’est gratos, offert par la maison

elle faisait ça des fois gamine

avec ses cousines

les bras sur la rambarde

viser un pare-brise

la bave ne casse rien

la bave ne peut pas être assommée par un choc

la bave s’adapte

colle et sèche, s’essuie

la bave ne meurt pas

soyons de la bave alors, dégoulinons sur le monde

sortons de la bouche et atterissons sur un pare-brise

on n’a que ça à faire

le marais la salue

elle saute à pieds joints dans la zone

ça dit quoi

les jumelles sur les yeux

pleins d’oiseaux

sur des bagnoles

rouillées

discutent

bavent-ils ?

le bavetil est un nouveau médicament contre les chocs

appliquez le bavetil sur la zone affectée

attendez quelques minutes et repartez

tout ira mieux

marchez, jouez, construisez

faites quelque chose

ta ta ta ta

elle pose ses deux mains sur sa tête et secoue ses cheveux

elle veut que la publicité sorte

ça s’incruste si bien

des cheveux reste coincés dans ses mains

elle voudrait placer au milieu de sa tête une diversion

un crapaud sonneur

celui avec ses pupilles en forme de coeur

il s’arc-boute à l’envers quand il est en danger

elle lève ses bras, colle ses pouces, laisse le petit crapaud s’installer dans la vase de son cerveau

puis pose les jumelles sur ses yeux

les oiseaux sont dans une voiture maintenant

une vieille carcasse rouillée

ça n’est pas une ford fiesta mais

elle s’approche quand même

une vieille xantia blanche

elle se déplace lentement comme le crapaud qui est dans sa tête

et elle regarde tout en forme de coeur

elle n’a même pas peur

elle pense à cette fois où une anguille s’était enroulée autour de ton bras

elle avait crié sans bouger

elle ne s’était pas arc-bouté pourtant

elle avait flippé grave

la puissance de cet animal, sa rapidité

sa gluosité

et là ? maintenant ?

elle ne sait pas

la peur est une grosse fenêtre sur le chemin

on court, on fait des pas-chassés, on joue avec ses bras et bim

fenêtre fermée

la peur déboule en plein milieu

et peut nous coller à terre

dévier notre trajectoire

ou

elle monte dans la voiture avec les oiseaux

elle s’incruste sur la banquette arrière avec son épaule

une spatule blanche s’amuse avec la ceinture de sécurité

grand oiseau blanc sur longues pattes, bec très long et plat

tirer sur la bande noire qui se rembobine automatiquement

puis recommencer

elle range ses jumelles dans une poche intérieure de son manteau

dans le bordel de plumes et de cris une rouge-gorge est sur le volant

pilote

capitaine

des corneilles fouillent dans la boîte à gants

cartes routières froissées cds et reflets

elle touche le plastique gris de la portière

elle se sent bien là, tranquille

elle regarde par la fenêtre le paysage qui ne défile pas à toute allure

elle pense à ce gif où une personne, à l’air inquiet, en gros plan,

ouvre une fenêtre, ses yeux balaient les alentours, gauche-droite,

attention danger

puis la personne passe une jambe, l’air inquiet toujours,

la fenêtre s’ouvre un peu plus, on suit le pied et

tadaaaam

le sol est juste là, à peine en-dessous de la fenêtre, rien de spécial

le pied touche le sol puis le deuxième

elle a rit en regardant la première fois

la blague

ptdr

elle était vraiment pétée de rire

des hérons et des aigrettes plongent la tête dans l’eau

elle pourrait les toucher du bras

elle pourrait plonger la tête comme ça et regarder sous la surface

un martin-pêcheur vient se poser sur une branche tombée

il ne la fait pas bouger

elle ne pourrait pas se poser sur la branche sans la faire bouger

elle descend un peu la vitre et le crapaud sort de sa tête

il saute sur le petit cailloux plat juste là

elle le salue de la main et garde ses yeux en forme de coeur

en miroir sur son front

elle pourrait observer jusqu’à devenir un cailloux rond et rouiller dans cette voiture

planque parfaite

elle pense à ses camarades ornithologues, naturalistes

qui restent en planque pendant des heures et des heures

des jours et des jours

revenant au même endroit pendant des années

pour photographier un martin-pêcheur ou une biche

une incroyable position orientation situation du corps

sur le papier ou l’écran

une manière extraordinaire de voir l’animal

qui fait qu’on le voit comme pour la première fois

mieux

rester en affût pendant des heures et des heures

des jours et des jours

observer rouge-gorge, mésange bleue

traquet moteux merle pipit ou serpentaire, chat sauvage

un jour

plonger dans le temps

le laisser glisser des mains comme un savon puis s’étaler comme une crêpe

et bien à plat sous deux mains grasses

rouler la crêpe et la manger

la spatule a fini de jouer avec la ceinture, tapote la vitre

elle lui ouvre la fenêtre en très grand, elle s’envole

elle soupire en la regardant

les grandes ailes qui s’ouvre et s’appuient sur l’air

elle ouvre sa main devant ses yeux, fait comme si elle prenait une poignée d’air

elle écarte ses doigts

c’est comme s’il n’y avait rien

elle inspire

ça sent le moisi dans cette voiture

elle farfouille dans la pochette à l’arrière du siège passager

y a un vieux paquet de biscuit, une carte routière

elle sort un gros livre sur les poissons marins

presque 1500 espèces

d’accord, elle dit

d’accord

et elle tourne les pages et les pages et les pages et les pages

poissons-cailloux, poissons longs et fins, nez en trompette

crabe araignée qui laisse pousser des algues sur ses pattes

entend-elle ‘je suis là’ ?

et aussi : j’en ai rien à faire de vous ?

ophiure fragile aux cinq bras étalés sur le monde

je suis là

galaté qui craint la lumière

sorte de crabe très allongé

je suis là

étrille agressive qui fait peur, beaux yeux rouges, pattes grises et points oranges

je suis là et je vous kill

algues ceci, algues cela, croque sous la dent

vous êtes là

la voici arrivée au milieu des rochers

elle marche au milieu de la foule

qu’elle ne sait pas distinguer

marée basse, bottes aux pieds

rivage à peine visible

mains en visière sur le front

soleil rasant, sargasses qui ondulent, marron luisant et points clairs

fleurs peut-être ?

la marée descend, sans fin, les rochers apparaissent, formes grises marrons noires

poils-algues violettes, vertes, claires, foncées

larges, fines, immenses 3 mètres, minuscules 3 centimètres

croque sous la dent

raplaplas sur le sol

est-ce que l’eau leur manque

est-ce qu’elles aiment l’air ?

ici on dirait des spaghettis, elles se mangent comme des spaghettis

ici on dirait… la personne qui marche sur l’estran les caresse

elle voit son reflet dans l’eau

un visage

son visage

elle enfile ses palmes, son masque et tuba

une combinaison pour s’arrêter jamais-jamais

un costume anti-stop

non, anti-froid !

une combinaison pour n’avoir jamais-jamais froid et

respirer sous l’eau jusqu’aux cachalots

clic une seconde clic une seconde clic une seconde clic une seconde clic

entend-elle le son des cachalots pour dire : câlins ?

voilà ce qui se passe

les cachalots sont des animaux qui se font des câlins

elle veut aller les voir

leur faire un coucou

où êtes-vous ? dit-elle

entend-elle quelque chose ?

aperçoit-elle un jet d’air ?

allô allô ?

elle plonge

pardon téléphone

Pardon téléphone – 19 x 28 cm – tirage photo sur Hahnemühle Rag – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la onzième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

pardon téléphone

Il doit être midi, midi et demi,

quelque chose comme ça

j’enlève mes chaussons pour mettre des chaussures

un truc facile à mettre sans lacet

celles-ci c’est bien

une petite écharpe

je n’en ai pas pour longtemps

je l’ai mis où le petit seau

il ferait presque froid

cette soupe va nous faire du bien

il est part là-bas le compost apparemment

il bruine à moitié

je longe la véranda

un merle mange un truc dans l’herbe

un vers de terre sans doute

il y a plus de vers de terre que d’humains

le poids c’est, je ne sais plus

mon neveu ne me croyait pas

leur masse est vingt fois plus importante que celle des êtres humains un truc comme ça

ah je ne sais plus les chiffres

mince le romarin est tombé

ce doit être le coup de vent de cette nuit

ça sent bon jusqu’ici quand même

ses branches

ce serait marrant si on sentait bon comme une plante qui sent fort comme du romarin

on prendrait un bout de nos cheveux et on en mettrait dans la soupe

c’est pas là

je longe le petit abri

c’est là

c’est bien rempli

c’est beau le moisi parfois

mes mains

les tâches de vieillesse

je vieillis

je vide le seau vers où

salut les cloportes

vous êtes beaucoup ici

je vais prendre une photo

il est bien ce manteau mais il a presque trop de poches

presque plus de batterie

tiens j’ai eu un message

c’est le petit poney au-dessus de chez elle

trop mignon

faut que je fasse la photo

je vais lui envoyer

j’ai presque plus de batterie

il est vraiment beau ce poney avec tous ses poils

presque rouge

mince je l’ai fait tombé quelle con

y aurait presque un dégradé

c’est pas l’arc-en-ciel non plus

vert orange marron

pardon téléphone

me lâche pas

c’était quand les poireaux

si je touche le moisi va s’abîmer

la tarte c’était hier midi

et là, purée

c’est joli le marc de café qui vient piqueter tout ça

piqueter non c’est le mot

parsemer de noir

des petits points

y a un visage sur le poireau

fâché dis donc

c’est dans la boîte

j’ai mal dans mes genoux

c’est bien d’avoir mis un banc ici tiens

un sécateur

il va rouiller ici

j’ai mis où le seau

il est qualité

mes mains je ne m’y fais pas oh

ça fait pourtant un bail que je vieillis

je ne me regarde pas assez

(se regarde dans son téléphone appareil photo selfie)

tu es vieille ma chérie

je pourrais me couper une mèche de cheveu

je suis sûre que ça se décompose bien

ces choses-là

je vais la mettre dans le compost après tu vas voir

j’ai dépassé l’âge qu’elle avait quand elle est morte

ma petite maman

tu avais moins de cheveux blancs toi

les lames ne sont pas très affutées

c’est pas fait pour ça aussi

je ne suis pas un rosier

y a du persil ici

frais dans la soupe ce sera bien

je pense à toi

je te vieillis je ne veux pas te dépasser

et je nous crée des problèmes

t’inquiète

on n’est pas d’accord sur la soupe apr exemple

tu aurais épluché le potiron mais pas moi

je ne sais pas qui aurait laissé faire qui

quoi comment

mais la plupart du temps je ne nous crée pas de problème

j’avoue

faut pas que j’oublie le seau

je l’ai mis où

une dame de mon âge hier marchait

à côté d’une dame bien plus âgée qu’elle

une mère et sa fille c’est sûr

il y avait un air

il est là

tiens j’ai réussi

la mèche

elle était en déambulateur la plus vieille

et la moins vieille était vieille

pas si vieille vieille

mais vieille quand même

comme moi

elles se parlaient mais j’ai pas réussi à entendre

je ne saurai pas

peut-être qu’elles parlaient de la soupe de ce midi

peut-être que ça les saoule de se voir

peut-être que la moins vieille se sent débordée

trop à aider

cette profession, aidante, invisible et non rémunérée

peut-être que la vieille-vieille invite encore sa fille à manger

peut-être que c’est le kiff d’être ensemble

peut-être qu’il y a zéro logistique reloue

ils sont jolis mes cheveux blancs

salut rouge-gorge c’est gentil de venir me voir

est-ce que tu penses à ta mère toi des fois

si tu la recroises il y a un truc particulier

ou pas du tout

est-ce qu’elle te reconnaît

est-ce que tu la reconnais

je me souviens souvent d’une chose

une fois

un souvenir que j’aimerais changer

refaire mieux

cleaner

rouge-gorge

ma mère m’avait parlé de son père

mort elle était jeune adulte

elle était émue sur la terrasse

elle aurait aimé qu’il soit là, ce jour

partager tel truc

je ne sais plus quoi

juste qu’il soit là

nous rencontrer

je m’étais presque un peu moquée

j’étais petite

je suis désolée

je ne comprenais pas

genoux, portez-moi

comment cet homme si lointain

une photo sur la cheminée

pouvait encore avoir tant d’importance

plus tard

et la faire pleurer

comme s’il fallait tout bien balayer

les gens sont partis hop

c’est bon maintenant

il faut laisser tout

bien propre

clean clean

j’ai compris plus tard

cette histoire d’être émue au milieu d’un moment

à un endroit dans le temps

vouloir très fort quelqu’un pour un instant

tu vas carrément dans le compost toi

rouge-gorge

heureusement qu’il y a le compost

petite écharpe

je ne sais pas

tout est du fichu compost

tu n’as pas peur de moi

rouge-gorge tu n’as pas peur

ça me touche

on est du fichu compost

tu ne crois pas

tu sais tout toi je le vois dans tes yeux

vifs et calmes

je laisse une mèche de mes cheveux au compost

tu me raconteras

je vais aller regarder le wikipedia des vers de terre

la géante et la montagne

La géante et la montagne – 50 x 70 cm – tirage traceur Epson 189g – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la dixième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

la géante et la montagne

Il est 9h,

neuf heures et demie peut-être

c’est le matin, l’été

le ciel a le goût des glaces chaudes

lavande fondue

schtroumpf cuit

les formes découpées sont des rochers

des montagnes

une proue de bateau

un duvet

un pré devant un glacier

la mer de glace,

enfin, la voici

une personne marche dans la montagne

on pourrait dire ça

elle marche dans la montagne

elle est arrivée avec la gondole

la proue est ici, voyez-vous, en bas à droite

elle était en Italie

ça, on ne sait pas

si, elle arrive de là-bas

ok d’accord

Elle marche au milieu d’une prairie grimpante. Elle rejoint la montagne. Son regard peigne l’herbe à ses pieds, des passereaux s’emmêlent dans les branches, elle les perd, les retrouve, les perd, l’odeur des feuilles mortes se mélange à celle des rochers qui chauffent au soleil. Elle oublie de penser : ses pensées se promènent dans sa tête et elle les laisse tranquille, ses pensées jouent, elle ne contrôle rien, d’accord. Des associations nouvelles se collent et respirent. L’oxygène court dans les veines.

Plantés dans l’herbe, des rochers tombés du ciel sont des cailloux de géante, pense-t-elle, suivre un chemin, celui de quelqu’un, imagine-t-elle. Elle arrive jusqu’à l’un d’eux, gros caillou, du bout des doigts elle suit les creux et les bosses grises, reliefs de lichen jaune. Elle sursaute, il y a des oeufs, un nid dans un creux. Trois. Fragiles, exposés, confiants. Elle les regarde, lève les yeux autour d’elle, les regarde, lève les yeux puis reprend sa route. Elle s’imagine minuscule, se couche au milieu des oeufs tandis qu’elle marche. Son corps est une locomotive, chauffe. Elle enlève un pull.

Elle aperçoit une grande plaque blanche au loin, comme un énorme bout de plastique tombé là dans la pampa. Il lui paraît lointain et pourtant.

Elle marche déjà dans le blanc. C’est un glacier. Elle y plante les pics de ses chaussures. Les piolets qu’elle tient dans ses mains ouvrent la voie. Elle ne pense qu’à ses mains, ses pieds et sa respiration. Il n’y a pas de chemin. Ne pas tomber. L’air froid brûle ses poumons, la glace n’est pas blanche mais transparente. Elle ouvre bien grand ses yeux : une voiture est emprisonnée dans la glace, il y a un vélo, une bouée gonflée noire, quoi donc, un jeu de cartes ? des souvenirs aux formes floues, bleues, jaunes, roses, clignotent et fondent, quand elle les regarde elle se souvient qu’elle se souvient de ça, et de ça, et de ça, de ça aussi. Mais elle ne perd pas l’équilibre. Elle respire, plante un piolet, fait un pas. Elle voudrait planter une paille dans la glace pour atteindre et boire ce qui a fondu, ce qui clignote sous la surface mais elle n’a pas le temps parce qu’elle doit marcher et avancer, planter son piolet, faire un pas, faire attention, ne pas tomber. Elle traverse. Elle a presque fini. Voici de l’herbe. De l’herbe verte et tendre qui sent l’après la pluie. Elle l’atteint. Elle tombe. Genoux à terre, paumes des mains sur le sol, elle marche à quatre pattes, quelques mètres, puis elle roule sur le sol, étend son dos par terre, le sol est chaud, le ciel est bleu, couleur lavande fondue ou schtroumpf cuit, elle pleure, ses larmes coulent et clignotent. Alleluïa, elle a réussi à passer.

Elle revoit un passage dans Orlando avec des genx pris dans la glace. « Les oiseaux gelaient en plein vol et tombaient au sol comme pierres. » « Il n’était pas rare de rencontrer tout un troupeau de gorets pétrifiés par le frois au milieu de la route. » « (…) tous figés sur le fait : l’un se tenait le nez, l’autre avait la bouteille aux lèvres, le troisième menaçait encore d’une pierre les corbeaux qui se tenaient, comme empaillés, sur une haie à un pied de lui. » « (…) congelés à plusieurs pieds de profondeur, ici un marsouin, là une plie. Des bancs d’anguilles gisaient dans une immobilité cataleptique (…) ». L’envie de retourner sur la glace pour mieux l’observer, le nez collé à la surface. Elle soupire, se frotte les yeux. Elle n’a vu que des objets, heureusement god damned. Est-ce que la rouille peut proliférer dans la glace ? Elle entend un roulis. Des vagues ? Contre des rochers ?

Elle se lève, prend appui sur ses cuisses et s’étire. La rouille a proliféré dans son corps. La peur sur la glace l’a contractée de partout. Elle fait d’autres étirements. Le bras vers le ciel, la jambe tendue, le pied ceci et le genou cela. Torsion vers la gauche, vers la droite, les mains en prière sur le sternum elle laisse tomber des larmes et des clés et les époussette du revers de la main, fucking hell. La chaleur revient dans son corps et l’oxygène dans son cerveau rend tout plus clair. Il y a bien un roulis par là-bas. Envie de voir le bruit. Elle se remet en route.

Plus besoin de pics sous la semelle ni de piolets, la terre est molle sous ses pieds, elle avance tendrement pourrait-elle dire, ses épaules tanguent. Presqu’un marais, en plein montagne. Des grenouilles chantent, montent aux arbres. Elle accélère le pas, son corps pressé d’arriver. Elle court. La crête est bientôt là. Son coeur attrappe tout l’oxygène qui traine, ses pieds ont des ressorts, ses mains se posent déjà sur la crête, puis ses pieds les rejoignent, prennent appui et sautent dans le vide. Son dos s’étire en un salto arrière, ses jambes, son torse, ses bras s’alignent et plongent dans la mer déchainée. Un grand pointillé. Une flèche plantée dans la surface. Propre. Son corps disparaît. Il sera le bruit. Voilà qui est bien, se dit-elle. Dit au revoir à l’oxygène, chuchote-elle.

Ou alors elle arrive jusqu’à la crête, pose ses coudes sur le rebord, son menton dans ses mains et regarde ce qu’il se passe là-bas derrière en bas. Ses yeux clignent. Qu’est-ce donc, ce bruit ? Quelqu’un ronfle ? Une très grande personne dort, enroulée dans une couverture. Une géante, pense-t-elle. Ou un géant. Sur un rocher. Qui dort, c’est sûr ? Qui respire ? Elle vérifie. Le duvet bouge à l’endroit du visage, le tissus inspire et expire. Elle cherche un regard pour confirmer. Il n’y a personne. On dirait même que la personne va bouger. Mais oui, regardez, voudrait-elle dire au monde entier, la personne se retourne. Heureusement que les grenouilles sont là et regardent. Les pixels s’évaporent déjà. Elle remet son pull.

mille morceaux sérigraphie

mille morceaux

Mille morceaux – 60 x 80 cm – sérigraphie 3 couleurs atelier Le Parti – 5 exemplaires

Cette image est la neuvième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

mille morceaux

Il est 1h du matin

Le Soleil n’est pas là pour faire les ombres

alors les lampadaires le remplacent

En marchant les passant.es voient mille morceaux

composer leur ombre

une céramique recollée décollée s’étale

sur le trottoir

en baissant la tête

en baissant les yeux

les arbres ont leur ombre

les feuilles sur la branche ont leur ombre

s’il y a un escargot sur la feuille

il aura son ombre

voilà un endroit où il y a de l’égalité

je prends en photo ces morceaux

ces superpositions de lumière

mon ombre et celle de branches

sont mélangées

aplaties sur le sol

un vent minuscule se roule dans les feuilles

je l’inspire

je l’emmène jusque dans mes poumons

puis il repart

faire sa life

alors j’empoigne la brouette qui se trouve là

je la pousse

qu’est-ce que je pourrais mettre dedans ?

je regarde autour de moi

les ombres

dans la brouette si je les pose tout va s’envoler ?

décoller l’ombre du sol et l’emporter j’aimerais bien

des blocs plats que je pourrai réassembler

pouvoir

reprendre la même position du corps et la même

position par rapport à la lumière

retrouver la même ombre

a-t-on souvent la même ombre ?

la même longueur d’ombre, la même épaisseur ?

la même densité

le sol aussi, ça joue

ça donne telle matière

telle relief

quand on tombe exactement sur la même ombre

par hasard ou par exprès

des paillettes tombent au-dessus de notre tête

est-ce que ça vous est déjà arrivé ?

non

alors on ne tombe jamais sur la même ombre

si jamais vous rencontrez quelqu’un à qui s’est arrivé

ou si vous êtes cette personne à qui s’est arrivé

écrivez-moi s’il vous plaît

je vais imprimer cette ombre

puisque je n’arrive pas à la décoller pour la mettre dans la brouette

j’imprime cette ombre

une ombre de moua et d’une branche

j’en imprimerai qu’une dans ma vie je pense

j’espère

c’est un péché d’hubris c’est égocentrique

ce n’est pas problématisé

cette promenade dans la nuit

ce dallage de moua et de branches

moi qui me fond dans le monde

le monde qui m’absorbe

qui me prend

qui veut bien de moi

qui m’aime, c’est ça ?

des ponts des vagues

Des ponts des vagues – 42 x 59,4 cm – tirage traceur Epson 189g – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la huitième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

des ponts des vagues

Le grand panneau clignote 11h11

Tu glisses sur les rambardes de la ville,

tu glisses sur les capots,

la tole te propulse et

tu glisses sur les stores doux et souples,

tu glisses sur les toboggans en plastique et

en béton

tu glisses sur les ponts

tu glisses sur les vagues

pour toujours il y en a

tu apprendras le surf,

tout s’enchaîne pour

toujours pas de bas des marches

des yeux dans les cheveux

le vent dans les fronts

des mentons qui te suivent

un ballon dévale la ville

regardez-le

il rebondit sur une poubelle

un talon dévie sa trajectoire

le ballon tape sur une table et atterit dans les bras d’un enfant

ça ferait une belle pub pour une assurance

vie tous risques

kilomètre zéro

le ballon rebondit sur un lampadaire

but manqué

des enfants jouent et

tirent, le ballon casse une vitre

une vitrine,

passe devant une voiture qui pile,

accident

alors l’assurance arrive

met la voiture dans la civière

jette une poudre qui devient une vitrine toute neuve

et l’assurance prend les gens par les épaules et sourit face caméra

le ballon continue sa course et tout le monde l’oublie

il atterrit sur un toit et finit coincé dans la gouttière

il atterrit sous un trottoir et se dégonfle

il atterrit dans l’eau et flotte

un gros poisson le gobe comme une

mouche à la surface

au milieu du champ le ballon mou ressemble à

une vesse de loup

tu tapes dedans avec ton pied et de la poussière s’échappe

revenez les rebonds

le poisson recrache

le ballon coule

revenez

qui va chercher le ballon ?

où est la divertion ?

où est le visage ?

on l’abandonne ?

le visage est dans tous les visages

alors tu attends

il n’a pas son propre endroit

pour l’instant

tu marches

tu rebondis avec tes pieds

le sol le sol le sol

tu lèves haut et loin tes bras devant et derrière toi

le vent au-dessus de tes genoux

l’écume au bout de tes doigts

tu baisses ta tête et la remontes

tes cheveux se dressent sur ton crâne

avec l’électricité statique

de loin tu ressembles à

une étoile de mer verticale

une feuille de marronnier

tu choisis ta direction

ou le vent choisit

attention !

il y a un gros trou

un puits ?

la terre fait des lignes droites

vers le bas

tu penses à la boîte à billets dans les supermarchés

celle qui est envoyé dans des tuyaux

près des caisses

(éviter de traverser tout le magasin avec du cash)

tu pourrais te mettre dans une boîte similaire

bien fermer la porte de la capsule

une main la mettrait dans le tunnel

celui à tes pieds

et tu partirais loin

un volcan quelque part

de la glace partout

ou une réserve de banque

rangée bien à plat entre deux billets de cent euros

tu te sédimenterais en argent

deux cent euros par exemple

oui c’est tout, désolée

et tu volerais

un visage serait imprimé sur toi

et tu ne l’oublierais pas

tu pourrais

faire ça,

un tatouage sur toi

du visage

encore faut-il savoir à quoi il ressemble

et de quel visage on parle

et oui, on ne sait pas

Aaaaaahhhh ! Misère

parbleu et damnation !

visages de tous les pays

unissez-vous

et créez-le, ce visage

celui attendu, celui espéré

deux joues les yeux un nez

au bas des marches

petit visage

Petit visage – 42 x 59,4 cm – tirage traceur Epson 189g – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la septième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

petit visage

« Il est 6h03, le train arrive en gare, tous les voyageurs descendent de voiture. »

Le mouvement s’arrête alors tu te réveilles. Tu vivais loin dans le sommeil. Tu dormais entre les montagnes, ta bouche entrouverte captait le ruisseau. Le ventre de la baleine te berçait, le wagon est ton duvet. Tu bailles. Les feuilles de rhubarbe collées à la vitre sont sèches et s’effritent. Tu vois un quai. Des visages marchent. Les visages captent la lumière des derniers lampadaires et du fin soleil qui vient, les yeux entrouverts. Les toles du hangar sont des écailles au-dessus du quai. Opaques ou transparentes, une sur deux. Comme tes pensées. Tu as rendez-vous avec un visage, en bas des marches. Où sont les marches ? Tu t’assoies, tu prends ton sac, tu le bourres de confitures. Tu ranges les accessoires dans la valise. Tu essaies d’enlever les marques de ton passage. Tu jettes les trois sacs poubelles sur ton épaule. Tu sors. Tu rejoins la marée montante des passant.es.

Tes jambes te portent, fragiles, tu oscilles. Algue. Vague. Un poisson saute par-dessus le quai. Tu regardes les oreilles des visages. Elles s’orientent vers les sons. Elles sont souples, pleines de muscles. Tu chantonnes, pleine d’espoir. Le visage reconnaîtra ta voix ? Tu n’es pas encore au bas des marches.

Clac les sacs poubelles dans le conteneur. Clac du pain et confiture dessus. Tu as faim.

Et les yeux ? Comment étaient ses yeux ? Comment sont ses yeux ? Comment seront ses yeux ?

Marrons. Tu les vois partout et tu ne les vois nulle part. Les yeux n’ont plus de paupières ?

Et son nez ? Tu te souviens de son nez ? Tu n’es pas sûre.

Tu te demandes pour les branchies dans le cou.

Tu n’es sûre de rien, sauf des marches. Tu n’es pas en bas des marches.

Vas en bas des marches.

Oui, tu y vaaaaaas. Les lampadaires s’éteignent. Le Soleil monte. Il est débloqué.

Il suffisait de dormir un peu. X temps conduisait le soleil. X pierres empilées les unes sur les autres. Un magma de pierres froid. Bloqué. Des ruines fondent les unes dans les autres, chaudes. Débloquées. Des souvenirs. Ce que l’on a jeté dans le fossé.

Maintenant, trouve le visage.

Les joues tendent leurs veines

Les mains lisent les lèvres.

Les sourcils nappent la colère. Elle se cache.

Tu la sens.

Tu te figes.

Elle arrive. Tu te retournes. Elle sent les ombres.

Tu tends tes mains. Elle te veut. Tu la veux.

Des larmes montent à tes yeux. Tu t’essuies le visage, tu es poisseuse. Tu es triste. Tu as tant voulu l’éviter. Tu es passée entre les rochers. Sur la pointe des pieds. Quand elle passait, tu rétrécissais. Tu avais des paupières et tu n’avais pas d’orage. Tu te couvrais bien. Tu te mouchais discrètement et tu t’énervais au feu rouge, toute seule, dans ta capsule. Maintenant tu es sortie de ton wagon, tu as mangé de la confiture que tu as faite toi-même et tu as dormi suffisament. Tu descends les marches, les milliers de marches, tu ouvres tes doigts , ils sont palmés, tu le savais, tu peux cracher par terre, tu pleures, tu hurles. Ou tu pleures ? Tu poses ton cul sur la rambarde, tu descends à toute allure et tu riras bien.

la nuit le jour

La nuit le jour – 11,6 x 15,5 cm – tirage photo sur Hahnemühle Rag – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la sixième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

la nuit le jour

22h, l’été

train

flou, vitesse, violet

le ciel s’assombrit ?

c’est le soir ?

ne serait-ce pas plutôt le matin ?

la personne qui a prit la photo a-t-elle les yeux ouverts ?

Elle regarde le soleil.

il va bientôt se cacher derrière la ligne

ou sortir de la ligne ?

Elle veut être tranquille, elle voyage

Les expert.es du coucher et du lever du soleil s’assoient autour de la table.

Un petit café ?

Non, merci.

Alors, qu’avons-nous là ?

un lever

un coucher

un grand fossé

très peu d’humidité

beaucoup d’humidité

des arbres

une lame

du rose

du vert du gris

oui c’est peut-être bien un coucher

oui c’est peut-être bien un lever

nous ne saurons jamais ?

nous ne saurons pas

la personne ouvre un thermos

un pli coule dans sa tasse

elle l’attrape avec ses dents

le déplie sur la tablette

Alors, qu’avons-nous là ?

une ponction d’images liquides

des contacts entre les objets

du fil et une aiguille

dans un paquet de thé ?

non

voilà ce qui est écrit :

« Retrouvons-nous au bas des marches de la gare, j’aurai mon visage habituel »

Elle replie le papier, le met dans sa bouche,

un léger goût de café

Elle voit l’écran du téléphone de la personne un rang devant elle

Elle entend la bande son du passager derrière

Sa voisine soupire

Elle regarde au loin

La fenêtre du train file

Le Soleil n’a pas bougé

Sa tasse est vide

Le visage est ténu

L’image est un souvenir

un reflet à la surface de l’eau

une trace de marc au fond d’une tasse

la promesse de quelque chose

de quelqu’un

Elle fixe la crête des arbres

a-t-elle le bon souvenir ?

ce visage n’est pas ce visage

le front est plus plat

le nez plus grand

oui, comme ça

un peu plus épais

à la base

les yeux clignent

de manière irrégulière

oui, comme ça

Elle regarde le fossé

perd le visage

Elle file à tout allure

elle regarde

le paysage bloqué

la crête des arbres, une lame

elle y pose les doigts,

effleure les contours

se cure les ongles

dans les crans

lève les yeux vers le Soleil

elle vérifie

a-t-il bougé ou pas ?

Elle trace

elle s’échappe ?

à toute allure

elle perd le visage

quitter ce jour qui ne se lève pas qui ne se couche pas

engluée sur la ligne

l’horizon sable-mouvant

empalée dans les lames des cimes

elle cherchera ce visage qui n’a pas de forme

avec sa main

elle touche le fossé et attrape quelques morceau de sa journée d’hier

de l’année dernière

demain

après demain

lundi mardi

un porte-clé ananas

des épluchures d’haricots verts

des débuts et des fins

une joue

des mains

des petits vêtements et des grands vêtements

le chat qui dit bonjour toute la journée grâce au soleil

un pichet d’eau avec une plante dedans

elle dépose le tout sur la tablette

et dans le filet

du siège de devant

Elle ouvre sa bouteille d’eau, tend sa paupière gauche et fait couler quelques gouttes

dans ses yeux

pareil à droite

puis elle en fait couler sur sa tête, dans ses cheveux

ajoute du savon

mousse

manque eau chaude salle de bain

allô

l’eau déborde, coule dans le wagon

pas pratique

mais au moins ses cheveux sont propres

elle cherche le visage

elle ouvre la fenêtre du train

elle s’agenouille et baisse la tête vers son siège

aspire l’eau avec sa bouche

se lève

pose sa bouche près du rebord de la fenêtre et crache vers le soleil

pshiiiit

elle s’agenouille

aspire de l’eau

se lève déplie son dos

crache sur le soleil

pschiiiit

ça ne lui fait rien

au soleil

il ne bouge pas

il ne bouge pas

il ne bouge pas

c’est comme ça

aujourd’hui ?

elle cherche le visage

elle s’assied

soupire

regarde autour d’elle

les objets pensent et

il n’y a plus personne dans le wagon mais

des paquets de biscuits éventrés

des mouchoirs abandonnés

des téléphones lus

une marque de front sur la vitre

aller

elle prend un sac poubelle et une pince

la même qu’a son grille-pain

elle ramasse cet emballage

ce mouchoir ou cette marque de front

sur la vitre

cette touffe de cheveux

cette mousse et cette flaque d’eau

avec la pince,

dans le sac

elle enlève les marques du passage,

jette un coup d’oeil sur le soleil de temps en temps

au cas où il aurait décider de bouger

elle pense au visage

elle ramasse, elle ramasse

maintenant une miette de pain

ici une petite lunette ou des lacets

un crayon rouge et une tôle usagée

oh une valise oubliée

elle ne voit pas le temps passer

pourquoi est-ce qu’il ne bouge pas ?

elle a l’impression d’être dans le ventre de la baleine

le coeur d’un casino qui aurait toujours la même lumière

pas d’ouverture sur l’extérieur ou une ouverture factice

et un poster de coucher-lever de soleil sur tout un mur

le ventre de la baleine c’est quoi déjà

elle va voir ce que dit l’histoire de Jonas

elle la cherche dans le visage

en attendant elle a parcouru

dix-huit voitures dans le train

la même vitesse

la même fenêtre

le même soleil immobile

le troisième sac poubelle

elle s’allonge sur une banquette

elle regarde vers le soleil

allez, parle

elle observe le pré

parle-moi du visage

le soleil est immobile mais il y a du passage

sous ses yeux

des hases, des mésanges

font leur petite vie d’animales

bondissent crapahutent observent

les pattes avant en bras ballants,

regards ouverts

oreilles-radars, mésange qui se perche sur la tête

mésange qui attrappe une graine, tissus corde,

herbe haute et juste là

elle regarde leurs visages

une hase, une autre hase qui grignote un grand machin chose

elle les regarde, maintenant allongée

elle cale son talon dans le creux de sa main

des pigeons se posent dans le champ

synchrones

c’est beau, les objets ou animaux répliques d’eux mêmes

des multiples

elle appuie sur Alt et sur Flèche en même temps et ça duplique tous les pigeons

il y en a des millions

à l’infini

pareil pour les hases

pareil pour les mésanges

sérigraphie

multiple de visage

les animaux

dans la clairière avant la forêt

après la forêt

le Soleil à la lisière

que fait-il ?

elle lui parle dans l’oreille

envie de ce soir

envie de demain

de quoi as-tu besoin

pourquoi es-tu bloqué ?

le Soleil n’a pas de visage

elle cherche l’autre visage en frottant les orteils de son pied

en regardant le porte-clé ananas, les épluchures d’haricots verts

puis en se levant, ou ouvrant la valise oubliée

en y trouvant un bouquet de rhubarbe

une cocotte et un allume-gaz de camping

une cuillère en bois et des pots en verre

ok, confiture

Si tu tires complètement la tablette il y a un évier entend-elle

ah bah si j’avais su, réponse en se touchant les cheveux

ils sont presque secs

visage net

elle prend une feuille de rhubarbe par la tige

elle l’agite comme un drapeau

aller-retour aller-retour aller-retour

ligne d’arrivée

sur la tablette

porte-clé ananas épluchures d’haricots verts

finissent la course

elle prend un couteau et coupe la feuille

clac

elle l’étend sur un appui-tête

ça fait joli, pense-t-elle, sentimentale,

napperon tgv confiture

elle plante le couteau dans la surface de la tige de rhubarbe

accroche les fils de la peau et les détache

une grande mèche de peau s’entortille sur elle-même

sur une tablette tgv

peaux mortes de coup de soleil qu’elle enlève avec un plaisir juteux

aller la suite, tige numéro deux et tige numéro trois etc

et coupe coupe coupe en petits morceaux

grande cocotte et confiture

mince y a pas de sucre, dit-elle

elle fouille dans la valise

mince

pas de sucre

elle marche dans la voiture

se penche, s’agenouille

visage

regarde sous les sièges

elle a une idée :

la voiture-bar !

jackpot

grande boîte de minis sachets de sucre même

deux boîtes

les sachets de sucre en 2023

la génération qui vient le saura ?

on leur en parlera ?

ça se saura

il y aura d’autres choses à dire

ce sera quoi ?

elle prend les deux boîtes de sachets de sucre

c’est assez, Visage ?

les deux boîtes de sachets de sucre sous le bras

elle traverse les voitures vides

fière

elle arrive voiture 8,

l’atelier de confitures

elle n’ose pas regarder vers le soleil

cela fait un moment qu’elle ne l’a pas regardé

elle a peur de le trouver toujours au même endroit

elle finit par regarder l’extérieur et ça

ne loupe pas

le ciel n’a pas changé

que se passe-t-il

et pourquoi ce visage est partout et nulle part à la fois ?

elle sent la colère monter

une chaleur qui l’inonde

passe par les pieds

elle l’écope en vidant les sachets de sucre dans la grande cocote

elle regarde les grains de sucre

elle y voit grains après grains

les jours après jours

jusqu’à ce jour bloqué

quand un petit tas de sucre devient-il,

si on lui ajoute petits sachets après petits sachets,

un grand tas de sucre ?

voilà à quoi elle pense en maudissant le soleil bloqué

le visage bloqué

le sucre fond déjà dans les morceaux de rhubarbe

les jours fondent les uns dans les autres

marmelade de jours

elle ne sait pas quelle heure il est

les épluchures de sucre s’entassent sur la tablette

elle les glisse dans un sac poubelle

allume le feu sous le cocotte,

tourne avec la cuillère en bois

le mélange jours-rhubarbes-colère

pour pleurer

en regardant les objets glanés dans le fossé

l’inondation s’échappe enfin et tout va mieux

les reflets ont emporté les visages

elle prend les objets un à un dans ses mains

elle les pose au milieu des pots en verres

vides

et le moment venu, les inonde de confiture

ferme le couvercle et retourne le pot

enfin

puis

alors

empile tous les napperons rhubarbe sur son épaule

crache sur la fenêtre qui longe les fauteuils où elle veut s’allonger

colle une à une les feuilles sur la vitre grâce à la bave

assombrit un tout petit peu son cockpit de sommeil

ferme les yeux

s’allonge et s’endort

enfin

elle dormira sept jours et sept nuits

et puis

elle se réveillera en gare de

La Suite

run ran rain

Run ran rain – 106 x 150 cm – sérigraphie 2 couleurs et vernis sélectif – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la cinquième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

run ran rain

nous courons

dans le jour ou dans la nuit

la pluie tape sur nos contours

quelqu’une shoote dans une canette bleue

nos yeux sont des bandeaux

effrayés nous regardons

le bus partir

nous courons

dans le jour ou dans la nuit

la pluie creuse nos épaules car

nos yeux sont des bandeaux

quelqu’une boit dans les mares les larmes bleues

qui veulent atteindre

nos cœurs pliés

nous courons

pour le jour et pour la nuit

nos yeux sont des bandeaux car

la pluie atteint nos veines

les larmes bleues dorment sur les flaques vides

et boivent les fleuves qui crachent

les ballons crevés

nous courons, nous courons, nous courons

nous courons, nous avons couru, nous avons la pluie

nous courons, nous avons couru, nous avons la pluie

nous courons, nous avons, nous sommes

la pluie

Falling in the night

Falling in the night – 110 x 150 cm – traceur sur Rauch Synthetic 180 microns – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 8 exemplaires

Cette image est la quatrième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

Falling in the night

6 heures

le sang n’a pas de prénom

ton corps s’éteint

c’était ton heure

de réveil, tu te levais

je me lèverai une heure après

ta chaleur s’échappe

ton sang ne bouge plus

tes poumons sont solides

nous pensons qu’il était 6 heures

calcul, chaleur qui reste

tiédeur de ta main

dialogue

avec ton sang

dernier tour

dernier tour pour ton sang

un au revoir de la main,

dans tes veines ?

veine du coude

petite veine de l’index

capillaires du mollet

artère du coeur

c’est le grand au revoir

c’est le grand au revoir

tout le monde

j’appuie sur off sur le bouton du respirateur

le silence s’épaissit

nous découvrons que

tu ne fais plus aucun bruit

nous entendons le feu dans la cheminée

flamme flamme

flamme flamme

j’enlève les tuyaux qui vont jusqu’à ton nez

remonter une couverture

mettre une bouillote sur tes pieds

pourquoi pas

coiffer tes cheveux qui poussent encore peut-être

si on touche ton poignet on ne pourra pas écouter ton coeur

l’infirmière, discrète

là-bas on passe la main sur des paupières peut-être qu’on hurle

peut-être qu’on rit

peut-être qu’on n’a pas remarqué peut-être qu’on souhaiterait

peut-être qu’on prie

avec JL on se regarde

on te regarde

de part et d’autre du lit

on touche tes mains qui refroidissent doucement

c’est fini

ton corps en vie

toi avec lui par lui dans lui c’est fini

c’est donc cela

il y a un moment où le corps s’éteint

le tien

nous sommes ici

fin du voyage

tout le monde descend

la couverture ne se soulève plus

ton corps

est immobile

cailloux

rocher

fin de la pluie

tout s’est arrêté, le monde entier est immobile

regarde, tout est suspendu

venez peindre

cette scène

tire la languette que tout reprenne

nos poumons à nous appellent l’air mais pas les tiens ?

tu as quitté ton bateau qui t’a quitté

je l’imaginerai tomber dans une grande page bleue très foncée

ton bateau s’effrite dans le bleu par petits points

efferalgan dans un verre d’eau

sans fond

chute la plus longue

le personnage dans Gravity

tu le vois ?

dans l’espace ? dans sa combinaison ?

il lâche sa collègue reliée au vaisseau ?

et part dans le cosmos ?

pas assez d’oxygène

il tombe

c’est vraiment la grande chute

la very big chute

il tombera pour toujours jusqu’à dissolution complète

oui

tard ou tôt, maintenant

ton poste à radio sur l’épaule

près du puits au Goupillou

tu avais écouté

le direct du gars qui sortait de son vaisseau pour marcher sur la lune

retrouver la gravité sans ton orbite

un café à la main je penserai aux corps morts

des listes

les personnes qui se noient

ces corps qu’on ne voit pas s’éteindre, qu’on ne récupère pas

qu’on n’empêche pas de partir

qu’on ne sauve pas quand ils n’ont pas la bonne couleur

la bonne classe

le bon compte en banque

la bonne blanche culture

trois kilomètres de chute

lente

les poumons appellent en vain l’oxygène

l’air est dans l’eau

mais on ne sais pas filtrer

on aurait dû garder

des branchies

des poumons de secours

un corps de secours

une carapace de rechange

as-tu vu que

le petit bateau de Télio a été emporté par la tempête ?

arraché

tout léger

vaisseau cassé

les gestes seront des souvenirs

les gestes existeront dans des extraits de gestes aperçus ici ou là

les odeurs existeront dans d’autres odeurs

je regarde les flammes

ton corps s’éteint et tout brûle mes yeux

tu es partout, tout parle de toi

cette chouette en bois parle de toi

ce papier sur le meuble parle de toi

cette flamme parle de toi

non celle-là

celle-ci aussi

cet oiseau qui me regarde, c’est toi ?

je dois quitter le monde où tu vivais

pour aller dans le monde où tu ne vis plus

où tu seras partout

gentille fantôme

je découvre ce monde

je fais ce voyage

d’accord

et j’en parlerai

ok

et c’est passionant

en vrai

même si ce n’est pas très proche du fun

la force de notre lien existe même sans nos corps vivants pour le tenir

je veux m’assoir à côté des corps qui viennent de mourir

attendez-moi

j’arrive

respirer avec vous

on ne bouge pas

vous qui avez perdu quelqu’un.e de très chère

c’est ici le

que la terre s’arrête de tourner ?

je veux participer

je veux que la terre s’arrête de tourner

est-ce l’un des plus grands affronts qu’un humain peut faire à un autre humain ?

l’empêcher de voir le corps mort d’un.e être qu’il aime ?

temps temps temps

à côté à côté à côté

main froide

bisous froid

comprendre

ce qu’on a fait pendant le covid

je pense à M. qui ‘a pas pu voir son père

je pense aux proches d’A. à qui la police a caché sa mort

pendant presqu’une journée

laissez-nous honorer nos mort.Es

je pense à (stone butch blues) la famille qui ne veut pas que les amies trans viennent en drag

je pense aux Fossoyeuses, qui sortent les corps de terre en Bosnie (à vérifier) pour que les corps puissent retrouver leur famille

je pense à ce monsieur en Tunisie (vérifier) qui essaient de faire des tombes pour les personnes qui se sont noyées dans la Méditerrannée et qui échouent sur les plages

qu’un jour les familles les amiEs puissent les retrouver

peut-être oui enfin

qu’est-ce qui se passe

envie d’un endroit où les personnes échouées vivent, sont bien, boivent un verre d’eau et marchent

qu’elles traversent, où elles veulent, vivantes, sur des bateaux solides

tout se mélange

toutes ces morts

fucking hell

les vidéos de gens qui cherchent leurs proches mort.es, Gaza, 2023

au secours

stop

cessez le feu

sur cette marche, avec une tasse vide

je penserai à tante Hélène

son visage mort qui ressemble à sa grande soeur

et le visage de ton petit frère, ton grand frère

le tien

qui se rejoignent dans les traits figés

la vieillesse crée un trouble dans le genre

la mort encore plus

je penserai à Hélène Gianecchini qui parle de ces mort.es qu’on allait voir à l’île Sait Louis

les visages morts qu’on prenait en photo

les photos qu’on exposait

le visage éteint qu’on peut regarder à l’envie

je pense à telle personne cet été de presque trente ans qui disait n’avoir jamais vu de corps mort

je pense à cette personne qui avouait prudemment prendre en photo les corps morts

je pense à mes parents qui racontaient que petit.e.s, les maisons où une personne était morte étaient ouvertes au passage, on apportait du soutien, à manger, et dans ce passage on voyait un visage mort

un corps mort

la mort est vivante grâce aux proches qui la regardent ?

qui la face

qui l’enveloppe ?

la mort c’est très vivant

c’est ce que je n’avais pas anticipé

la mettre dans un bocal et passer à autre chose

bien vite ?

je penserai à ton corps qui s’assoie sous un pommier

je penserai à ton corps

celui que j’ai connu, celui que tu as raconté

le laisser devenir fantôme

l’énorme poste à musique que tu mettais sur tes épaules

ado

chez toi au Goupillou

sous le plein soleil de midi

l’été

tu adorais

ce corps qui tombe dans la nuit

je m’imaginerai à ta place, tomber dans la grande page bleue

me dissoudre

c’est là que j’irai chercher le repos

je fais la planche dans ma tête

je tombe dans le bleu foncé marine

difficile de ne pas penser mourir pour trouver le plus grand des repos

reposer en paix

reposer en paix

marcher dans les allées de cimetière

écouter lire les noms s’associer à des corps vivants

compter les âges

ces genx qui parlent

je n’avais pas encore écouté

toute cette manifestation

on dessinera des jolies plaques, d’accord ?

avec nos phrases à nous, nos dessins à nous

dans de la pierre avec de la feuille d’or ?

je marche au milieu de la foule

c’est calme

je suis bien

je tends les bras

je découvre le monde des mort.es

dans mon monde de vivant.es

grâce à toi

j’écoute

quelques coups de marteau

Quelques coups de marteau – 142 x 106 cm – sérigraphie 3 couleurs sur C-mat 250g – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la troisième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

quelques coups de marteau

Il est peut-être 17h

Une main tend une feuille de rhubarbe

enlevée de son pied

sur l’ombre de la feuille, au sol, on voit le bout de sa tige

la main blanche qui la tient a brûlé,

c’est l’été

la feuille est très grande

géante

et un peu trouée

une ombre de feuilles qu’on ne voit pas dans l’image

repose sur la feuille de rhubarbe

et un bord d’elle-même, courbé vers l’intérieur,

crée une ombre

sur elle-même

une ombre de feuilles sur la feuille

une ombre de la feuille sur la feuille

une ombre de la feuille sur le sol

feuilles feuille sol

une ombre du haut vers le milieu

du milieu vers le milieu

du milieu vers le bas

haut milieu bas

d’accord

derrière le bord courbé

quelqu’un est penché

c’est Thomas

son pantalon est recouvert de rose

surtout sur le devant

c’est du sang

on a cassé un mur,

alors ça a saigné,

ces maisons et leur cœur qui bat

la main qui tient la feuille c’est moi

je ne sais plus comment c’est venu

comment je suis allée chercher la feuille de rhubarbe

pourquoi je l’ai décrochée de son pied

clac

ou crac

ce bruit craquant, net, de la tige qu’on enlève du groupe d’autres tiges

les feuilles de rhubarbe sont prêtes à

partir un jour

une nouvelle feuille la remplacera presque identique

viendra prendre sa place

se distinguent-elles les unes des autres ?

sont-elles une mêlée de rugby ?

sans tête, corps commun

on pourrait dire qu’on est des feuilles de rhubarbe

pour de vrai

je jette un ballon au milieu

le soleil est leur ballon

nous courons après lui

gardons les pieds au frais

une feuille pousse, va vers l’extérieur, sort de la terre,

et elle se déploie

elle s’étend

une feuille de rhubarbe qui pousse

c’est le plus généreux des étirements

la fougère aussi a un bel étirement, quelque chose de mécanique

j’entends le cliquetis quand elle se déplie

si j’étais attentive, peut-être verrai-je la différence entre différentes feuilles de fougère qui se déplient

elles se déplient très lentement

je ne passe pas de temps à regarder les fougères qui se déplient

j’ai déjà regardé un groupe de gens qui se relèvent en dépliant leur colonne vertébrale

debout, ou assis, les mains vers sol

la tête vers le sol, le menton vers l’intérieur,

se redresser

déplier la colonne vertébrale vertèbre par vertèbre,

doucement mais plus vite – beaucoup plus vite – qu’une fougère

la vertèbre de tout en bas

vient sur celle au-dessus

puis sur celle au-dessus et ainsi de suite

les empiler les unes au-dessus des autres

patiemment

sentir son corps debout

savoir que la colonne vertébrale tient tout

ce luxe

ne jamais tellement se souvenir

que si elle se casse tout tombe

ce luxe

les corps et leurs manières de tenir

je regarde le groupe se redresser

je me concentre

et je vois chaque corps se déplier d’une manière particulière

des fougères sous les bois

et moi qui les regardent

assise sur un rocher, depuis trois semaines

j’ai sortie cette feuille de rhubarbe de son groupe de feuilles de rhubarbe

je l’ai sortie pourquoi ?

Pour manger sa tige

en confitures

pour découper sa feuille et la poser sur mes deux paumes de mains

grande feuille pleine de chemins à suivre des yeux dans tes nervures

coupée de ta tige ton énergie qui s’évapore

tu ne tiens plus

toi qui étalais ta surface au soleil les bras écartés tout à l’heure

tu t’en vas

tu ne tiens plus

tu tombes

tu n’as plus de force

je te pose sur la terrasse en béton

demain matin tu seras friable

tu as changé d’état en à peine 24h

imaginer un corps mort d’humain qui devient friable en 24h

je ne sais pas s’il existe un timelapse d’un corps humain qui se décompose

sur une terrasse en béton, en plein soleil

je me souviens

une instit’ au primaire nous avait raconté qu’arracher une feuille d’un arbre c’était comme arracher un doigt à quelqu’un.

S’en était suivi un moment difficile :

toutes ces feuilles par terre à l’automne étaient donc des doigts

et les brins d’herbe ?

toutes ces fois où j’avais marché dans un champ,

sur une pelouse

j’avais marché sur des doigts

je voyais des mains et des doigts coupés

j’entendais tous les arbres pleurer

le stade pleurait

et le bégonia dans l’entrée à qui j’avais mis un coup de cartable sans faire exprès

qui a perdu une tige

donc une jambe

il hurle ?

il veut du doliprane

Ma mère avait mis un terme à mon tourment en me disant que si je coupais un doigt et que je le mettais dans la terre, il n’allait pas pousser

il n’allait pas se construire un nouveau corps à partir de lui-même

que les plantes avait une manière de faire et de penser qui n’avaient rien à voir avec la nôtre

elles avaient leur truc à elle

et que la maîtresse avait dû vouloir dire autre chose

j’avais mal compris

quel soulagement, mais quel dommage aussi

on aurait pu prendre la partie de ton corps qui n’était pas malade et la mettre dans la terre

tu aurais repoussé

pour de vrai ça aurait marché

on pourrait dire que quand on se plante dans la terre

on repousse

j’avais pu reprendre mon chemin dans la connaissance du monde

je regardais les plantes

je les regarde toujours, j’écris, je les dessine

je les photographie

leurs corps si différents, leurs manières de faire,

leur truc

leur mystère

Sur l’image,

derrière la feuille de rhubarbe il y a des sacs en plastiques

des sacs de courses qui sauvent la planète

et dedans il y a des gravats

avec Thomas on a cassé un mur dans notre maison

quelques coups de marteau et un gros coup de masse

un mur de briques creuses recouvertes de plâtre

un mur pas porteur

pas un de ces murs sur lesquels reposent une maison

ces points qui tiennent une architecture

que si on les détruit tout tombe

non

on a détruit un mur qui ne tenait pas tout

pour ne pas tout faire tomber

on veut que la maison tienne

faire une pièce plus grande

bien déplier nos colonnes vertébrales

ce luxe

se relever

reprendre des forces

grandir d’une manière ou d’une autre

pour de vrai

s’allonger sur une feuille de rhubarbe et s’endormir

se reposer

un peu

pour de vrai

de tout ça

la vie qui reprend, partout, si vite

envie que tout s’immobilise, un instant,

pour l’éternité

camarade mayor

amour T

je ne sais plus comment c’est venu

comment je suis allée chercher la feuille de rhubarbe

je l’ai tendue au-devant de moi

étendue verte

éclatante dans l’ambiance poussière

j’ai sorti mon téléphone et j’ai pris une photo

incassables

Incassables – 50 x 108 cm – sérigraphie 3 couleurs sur C-mat 250g – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la deuxième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

incassables

un homard en plastique posé sur un tableau de bord

grand et gris

une main touche ses antennes

une main ridée

la voiture est sur un bateau

un bac

on ne roule pas, on flotte

sur un fleuve 

la main ridée appartient à Suzanne

elle nous a pris en stop avec mae copainx Coco

nous allons voir les baleines

au moment de la photo

nous nous sommes réinstallé.e.s dans la voiture

la traversée est terminée

la conductrice n’a pas à tenir le volant

elle peut regarder le homard

toucher ses antennes

à quoi pense-t-elle ?

On aperçoit son manteau

les fenêtres sont-elles ouvertes ?

C’est bientôt l’automne

le fleuve est musclé

il porte le bateau

la voiture sur le bateau

nous dans la voiture

ce homard avec nous

si nous tombons du bac

le fleuve nous rattrapera

nous tiendra

mais nous ne pourrons pas respirer dans ses bras

sans bouger, sans respirer

le maximum,

près de quelqu’un qui pouvait chronométrer

c’est 11 minutes 35 secondes

pour un être humain

dans l’eau

c’était en 2022

peut-être qu’à force de s’entraîner, en 3022

on pourra tenir 24h

et les homards, grâce à leurs camarades en plastique

ils sauront conduire une voiture

peut-être qu’à force de boire la tasse

on saura respirer dans l’eau

peut-être qu’à force de toucher des antennes de homard

qu’à force de regarder ce homard

on saura muer

les rides, la peau qui s’agrandit

qui prend plus de place

qui s’étend

le corps à l’intérieur qui ne grandit pas

qui flotte

vous ne connaissez pas cela, homards

Notre peau élastique

la peau de la main ridée, une fois tendue

peut contenir deux mains

venez voir

deux mains ou une souris d’ordinateur

ou une éponge

une fourchette

voyez les dents au niveau du poignet

je me suis cassée un poignet, un jour

petite,

les os poussaient la peau à un endroit où ça n’arrivait pas d’habitude

le médecin a pris une photo

pour éviter de m’opérer,

il a remis mes os en place avec ses mains

comme on replace un livre qui dépasse de l’étagère

clac

les os d’enfants cicatrisent comme des plantes

simplement s’assurer qu’ils sont dans le bon sens et dans le bon ordre

un plâtre pour qu’ils se reposent

et voilà

les os pouvaient donc avoir besoin de se reposer

je ne savais pas

on pouvait réparer des choses en leur donnant du repos

j’ai pris mon crayon de couleur bleue

celui qui s’était cassé

je l’ai enroulé dans un mouchoir

et je l’ai laissé se reposer

je ne sais pas si les os sont des choses

mais ils sont honnêtes

quand ils cassent

ils nous le disent tout de suite,

ça ne va pas

nous avons très mal

et tout doit s’arrêter

Avec du repos

mon crayon ne s’est pas réparé

nous essaierons la carapace

pour protéger nos os

c’est peut-être pour cela que le homard est là, sur le tableau de bord

c’est un leurre

il a été posé là pour attirer ses camarades

pour qu’ensuite on rentre dans leurs mues abandonnées

et qu’on devienne incassables

dans les rues

un homard vit dans l’eau salée

il sort de sa cachette la nuit

celui-ci vit sur les tableaux de bord

exposés au soleil

il va se craqueler

devenir friable

tombera en morceaux

est-ce que c’est triste ?

un homard vivant

ne va pas se craqueler,

il ne va pas se rider

il va muer

il va quitter sa carapace puis en fabriquer une autre

est-ce que c’est correct ?

il poussera sa carapace et elle tombera dans le ravin

il gonflera ses poumons et contractera ses muscles pour exploser les boutons de la chemise

sa carapace ne tombera pas en morceaux

elle tombe, sans se casser

est-ce que c’est pratique ?

la chute n’est pas toujours égale à des petits morceaux

l’armure S, M, L, XL, XXL, XXXL, 4XL, 5XL, 6XL, 7XL, 8XL, 9XL

une armure pour la vie

le homard perd une pince

elle repousse

comme les plantes

c’est pratique

la main ridée perd un ongle

il repousse

comme les plantes

c’est pratique

si le corps de la main ridée

perd un pied

il ne repoussera pas

mais on le remplacera

par une prothèse qui ne se ride pas

et repartir se promener

accumuler des souvenirs,

traverser des lieux, des places, des rochers, des algues

marcher sur des sables doux, des sables rugueux,

des galets, croiser des crevettes,

des petits poissons

des grands poissons

tenir tomber réparer

un homard ne tombe jamais

l’air du homard

c’est de l’eau

il tient dans la houle

marche sur le sable

quoiqu’il arrive il ne tombe pas

mais des choses peuvent tomber sur lui

et le blesser

avant-hier dans le jardin

un hérisson avait la patte avant droite écrasée

une grosse pierre est tombée sur lui

une bûche ?

une tuile ?

Qui est-ce qui le soigne ?

nous allons bientôt descendre

la voiture est notre carapace

des voitures de plus en plus grandes

et des routes de plus en plus larges

en 3022 la terre se sera juste une route

une 4 voies

ce sera pratique pour faire le tour du monde

nous allons voir les baleines

à l’endroit où le fleuve et l’océan se rencontrent

milliards de planctons

collés à l’eau errante, instable

que les baleines avaleront

le soir ma main dans l’eau

fera coucou au baleine

flip flap le mouvement

bonne nuit

je ne sais même pas si elles dorment

vos lucioles sont les planctons ?

Les voyez-vous aussi bien qu’un microscope ?

Nous sommes arrivé.e.s sur les rochers

l’eau ne bouge pas toujours

mais la plupart du temps oui

l’eau est grise

sa surface est plate

des tâches blanches bougent

les vagues de la mer de glace étaient immobiles pour toujours

est-ce que l’air a une odeur de baleine ?

Est-ce que les baleines vont nous voir ?

On pose nos sacs par terre, on s’assoit

des baleines ont surgi

très calmes

elles sont venues prendre l’air

respirer

ne pas nous dire

qu’elles sont là

pour de vrai

Pour de vrai – 115 x 86 cm – sérigraphie 3 couleurs sur C-mat 250g – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la première de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

version vidéo du texte : https://www.youtube.com/watch?v=kTPWa2107V8

pour de vrai

Il est 15h38

Un sac en plastique rempli d’haricots verts

voyage en voiture sur mes genoux

j’en tiens une poignée

mes ongles sont coupés là où ils deviennent blancs

ma coupe préférée

les haricots sont dans un sac plastique jaune transparent des sacs recyclages

la Ford Fiesta dans laquelle on roule est aujourd’hui à la casse

le tableau de bord est tout blanc

comme recouvert de poussière blanche

c’est l’été

les haricots verts arrivent l’été

il y en a pleins à équeuter dès juillet

on les ramasse le matin, ou le soir, à la fraîche

à l’intérieur de l’image il fait chaud

dans la voiture il fait chaud

il est 15h38

la lumière peint tout en blanc

même la route

ce n’est pas une heure pour ramasser des haricots verts

mais pour les équeuter, peut-être

dans une voiture

pourquoi pas

à la fraîche, penchées dans les rangs de haricots les fesses en l’air

mémé, maman, mamie,

tendent leurs mains sous les feuilles, les soulèvent

attrapent les haricots vers accrochés aux tiges

les tirent vers elles ou, avec l’ongle, cassent l’accroche à la tige,

le squelette vert, souple,

recouvert par les feuilles-oreilles

gardiennes des pendentifs

le même vert partout

sur les feuilles sur la tige et sur les fruits

les haricots VERTS

sur la photo ils ne tiennent plus à la tige,

il ne tiennent plus à rien

ils sont dans ma main

je pourrais les jeter par la fenêtre

le trajet a le droit d’être long

il y a encore beaucoup d’haricots verts dans le sac

beaucoup de fins et de débuts à sectionner

à rassembler dans un bol

ou sur un tableau de bord

capitaine

un tas de fins et de débuts.

si je les jetais sur la route

tout s’éparpillerait sur le bitume

et si je visais le fossé ?

des débris de haricots verts dans un fossé au bord d’une route,

je ne voudrais pas être un archéologue du futur

avec mon pinceau dans ce fossé,

je pourrais tout peindre en blanc tout effacer

et si je jetais l’ananas dans le fossé

celui du tableau de bord

elle dirait quoi,

l’archéologue du futur ?

Il a été trouvé par Ludivine et Anne-Pauline

par terre

dans une grande ville

sur un trottoir

c’était un porte-clé

de l’ère de la mode des ananas

il voyage, dans ce vide-poche

il essaie de se faire oublier

il me fait penser à la vidéo de l’ananas et du marteau

enlevez la touffe verte du fruit

martelez le sommet de l’ananas

prenez l’ananas dans vos mains

laissez-le tomber sur la table

l’ananas se cassera en mille morceaux

sans clou ni vis

tout tenait ensemble

mais comment donc

trois coups de marteau et tout s’écroule

les arbres et leurs fruits

tiennent pendant des mois et des mois

par tous les temps

un jour, leur tronc est secoué

et les fruits tombent

une histoire de vibrations

au bon moment

si les vibrations sont normales

comme au quotidien

tout tient

si elles ont exceptionnelles, tout tombe

si les fruits sont mûrs et qu’ils tombent tout seuls

c’est que c’est le moment pour eux de tomber

pas besoin de vibration

ils ne tombent pas

ils s’en vont

ok

et les fruits qui tombent alors qu’ils ne sont pas mûrs ?

il est toujours 15h38

il sera toujours 15h38

dans cette image

ce n’est même pas une heure intéressante

comme 22h22, 13h12, 11h11, 12h34

ces horaires où tout se fige pour l’éternité

je n’exagère pas

où tout tient pour toujours

je collectionne ces heures-statues

je fais des captures écrans de mon téléphone

beaucoup de gens les collectionne

je m’en rends compte en discutant

je ne sais pas exactement pourquoi

je n’ai jamais vraiment cherché

tout se fige pendant soixante secondes : arrêter le temps ?

20h02

plaisir de faire des symétries ?

00:60

je l’ai lu sur le poignet de Mathilde,

c’est un tatouage à l’endroit de la montre

une heure qui n’existe pas

une ouverture dans les 24h

une porte secrète

vertige

sur le poignet

un vertige qu’on regarde souvent

comme ce tatouage sur ce poignet

est-ce que c’est toujours un vertige ?

13h12 taillé dans la pierre posé sur une place à Beaumont

un rond-point, ce serait un vertige ?

La Mer de glace taillée dans la pierre ?

L’eau qui ne bougeait pas, qui bouge, qui fond

ses berges, qui sans elle gelée explosent ?

c’est un vertige ?

je roule avec des haricots verts équeutés dans la main

je rentre chez moi

Thomas conduit

un de ces innombrables allez-retour

de chez ma mère à chez moi par les routes nationales

une familiarité inédite pour moi avec la route d’un si long parcours

ma mère roule vers la mort

et nous sommes sur la banquette arrière

le siège passager

ou plutôt

la mort roule très vite vers elle

alors ma mère construit des déviations pour la ralentir

et nous construisons avec elle des aires de repos

nous installons des plots, des nouveaux virages

du répit

ralentir le moment de l’impact

la mort travaille beaucoup trop

Qui est-ce qui donne tout ce travail à la mort ?

qu’est-ce qu’on lui donne comme travail à la mort ?

question centrale

à l’ordre du jour de nos réunions

répartition égalitaire du travail

une belle route avec une belle vue pour tout le monde

la mort est une seule personne ?

vrai / faux ?

la mort est un collectif avec différentes tendances 

vrai / faux ?

personne à gauche

ah si, attends, quelqu’un arrive

c’est bon, tu peux y aller

accélère

rends le vertige moins vertige

s’aimer vivantes pendant que

un crabe détruit tout à l’intérieur

sans relâche

sans pause

sans dimanche ni jours fériés

longtemps sans se faire remarquer

courir derrière lui

dans la poussière

tenir les berges du fleuve à bout de bras

dans un éboulis

cette pierre qui tombe avant les autres

qui tombe la première

et pleins d’autres suivent

à l’intérieur d’une chute il y a pleins de chutes 

La chute peut démarrer précisément quelque part

un quelque part différent pour chaque chute

chaque personne

ce quelque part se rejoint-il

par moment

au même endroit

pour plusieurs personnes ?

La convergence des chutes

j’équeute des haricots verts

ce n’est pas ma mère qui les a ramassés, c’est le voisin

tous tes muscles ont fondu

tu ne peux plus les équeuter

tous ces cancers qui ne se soignent pas

qui se ralentissent

est-ce qu’on peut faire quelque chose

oui/non

allô

il y a quelqu’un ?

oui/non

ils viennent d’où ?

Tapez 4

J’en ai marre de ne pas savoir d’où ils viennent

malheureusement on ne sait pas

je jette la pelleteuse du chantier de la route dans le ravin

les fossés ne sont pas assez grands

ils débordent

oui c’est de la flotte

oui elle est salée

il n’y a pas assez de gens qui creusent

il n’y a pas assez de gens qui cherchent

et de toutes façons

il n’y a pas assez de lumière sur ce qui est trouvé

et si toute l’Assemblée se mettait à pleurer ?

week-end après week-end que devient tel rond-point

les coups de klaxon aux gilets jaunes

le poing levé derrière le pare-brise

le café qui se renverse

mal coincé dans la portière

les pauses-pipi sur des routes sans pancarte

les hurlements dans l’habitacle

la construction d’un pont

les tractos-pelles au repos le dimanche

les trucs en plastique rouge et blanc qui forment une nouvelle route d’un week-end à l’autre

les chiales

la musique à fond

la joie, l’éclaircie, les fenêtres ouvertes

ma carapace à ouvertures manuelles

un coup de produit et d’essuie-glace et le pare-brise est propre

qu’est-ce que je l’ai aimé cette bagnole

qu’est-ce que j’ai été triste de la laisser dans cette casse

le gars a compris

c’est sentimental

et m’a laissé tranquille avec elle

faut prendre le temps de lui dire au revoir

après avoir trifouillé dans son capot

c’est le joint de culasse

quel amour à la con

Merde à la fin en pancarte

Paco en fait une photo

mon Art en grève par procuration

nous voulons une meilleure sécurité sociale

nous voulons des belles et longues retraites

l’argent qu’il faut

s’occuper des images c’est un travail

ça zbeule

je te raconte ce qu’il se passe Maman

on se raconte ce qu’il se passe

on danse encore dans la cuisine

dans mon garage

je garde un bocal d’haricots verts que tu as fait

je t’entends soupirer que je ne les mange pas

que je fais de la conserve de conserve

quand je le regarde j’ai l’impression de voir dans l’eau et les haricots

un peu des cellules de ta peau

tu souris, tu me dis ma chérie

tu es curieuse de mon regard

ça l’agrandit

c’est ça être parent ?

Agrandisseureuses de regards ?

sourire d’amour + tu es une idéaliste ma chérie

= révolution

tes gestes dans votre maison

ta manière montagne d’être là

ta manière banale d’être toujours là

je n’ai pas encore fait des conserves de haricots pour l’hiver

je n’ai pas encore cette sagesse

cette capacité

ça viendra

je fais plutôt de la conserve d’images

regarde cette photo

le haricot pousse sur la tige

puis il est dans la main

dans la casserole

dans ma bouche

dans mon estomac

dans mon sang

dans mes muscles

est-ce qu’on peut dire que c’est du recyclage ?

après le muscle il y a le mouvement

il y a 15h39

le muscle

aller plus loin que tenir, plus loin que ne pas tomber

tes chutes

chercher un équilibre qui se modifie tout le temps

ta canne

pousser l’équilibre

ton fauteuil

est-ce qu’on est assez pour tenir les parois de la montagne

qu’est-ce qu’il faut tenir ?

Qu’est-ce qui tombe au juste ?

imaginer des équilibres où le plus grand nombre de personnes va mieux

va bien

Ton lit

elle est où la télécommande ?

Et le plaid ?

du marbre

imaginer

ça veut dire imaginer

Il faut garder des lampes torches dans des coffres forts.

Amener la lumière pour imaginer toujours +

toujours mieux

est-ce que c’est ça la lutte ?

Les pensées comme des muscles.

Pas de début et pas de fin.

Je ne sais pas quelle heure il est – exposition Galerie RJ Caen – novembre décembre 2024

photographies de Mathieu Lion

Galerie RJ rue Montoir Poissonnerie à Caen
la nuit le jour – incassable – pour de vrai
des ponts des vagues – pour de vrai
dessins
petit visage – dessins
la nuit le jour – incassables – des ponts des vagues – pour de vrai
la géante et la montagne – I am lost but I am there
jeter des sorts – l’aile sur la fenêtre
trois – pardon téléphone – run ran rain
édition en 100 exemplaires des 15 textes associés aux 15 images – mise en page Florence Biero – officeabc – 2024

la nuit le jour