Avec des heures qui défilent image après image, trouver ce qui se dérobe, ce qui est là, ce qui existe entre 13h12, 22h22, 3h pile. Fuir, gravir, jeter, se dissoudre, sauter, apparaître, rouler, casser… Un groupe disparate d’heures plus ou moins symétriques qui fait de la confiture dans le train et équeute des haricots verts dans la voiture.

photographies de Mathieu Lion – exposition Galerie RJ, Caen, novembre 2024

la nuit le jour – incassable – pour de vrai
des ponts des vagues – pour de vrai
dessins
petit visage – dessins
la nuit le jour – incassables – des ponts des vagues – pour de vrai
la géante et la montagne – I am lost but I am there
jeter des sorts – l’aile sur la fenêtre
trois – pardon téléphone – run ran rain
édition en 100 exemplaires des 15 textes associés aux 15 images – mise en page Florence Biero – officeabc – 2024

la nuit le jour

Galerie RJ rue Montoir Poissonnerie à Caen

Magali Nachtergael – Je ne sais pas quelle heure il est (2021-2024)

Ça commence dans une voiture, comme un road-movie. Dans l’ordre d’apparition, les personnages principaux sont un sac de haricots verts et un homard en peluche. Entre le jardin d’enfance et la vie d’adulte, ce sera donc plutôt un pelouse-movie sur un joli terrain de foot frais et herbeux, qui finit dans des montagnes imaginaires peuplées de créatures étrangement abstraites et évanescentes. Je ne sais pas quelle heure il est doit être lu et vu comme une promenade qui oscille entre le réel et les profondeurs intimes de l’imagination, ses espaces mystérieux et insondables, celle qui, à la manière du poète Henri Michaux, explore poétiquement les limites du visible et du sensible, quand « la nuit remue ». Si les images nous emmènent parfois loin de la réalité dans ses abstractions colorées, le récit, lui, nous ramène brutalement au découpage du temps, « Il est 15h38 », « je pense qu’il est 9 heures » « 6 heures », « Il est 6h03 » « 22 heures », à toute heure du jour et de la nuit.

Dans le jardin de la mère, on coupe de la rhubarbe, une belle et grande tige. Contrairement aux végétaux, nous rappelle Aurélie Guérinet, si l’on met une partie de corps non malade dans la terre, ou quand on se plante dans la terre, non, on ne repousse pas. Ainsi un jour, le temps s’arrête, avec la vie. Le corps s’alourdit, devient pierre. L’horloge, elle, « dieu sinistre, effrayant impassible » comme l’écrivait Baudelaire, tourne toujours. Les petits gestes du quotidien avec. L’esprit, pour échapper au deuil ou mieux l’embrasser, s’évade plus loin. A la rencontre d’autres morts mais surtout de vivants, il continue la promenade, désormais à l’écoute, plus que jamais. Le voyage se poursuit, en train, avec une pause en bateau, une course effrénée sous la pluie. Ne plus savoir quelle heure il est, c’est sortir de l’implacable travail du temps qui passe, tenter d’oublier la maladie de la mort qui grignote et retrouver son corps vivant, sensuel. Les petits détails, café qui bulle, voiture qui passe, vent et confiture de rhubarbe, font remonter les sensations, plus vives avec la conscience du vivant. De cette nature grouillante autour et en soi, des visages amis, des corps nouveaux qui s’entortillent, des paysages petits et grands, Aurélie Guérinet tisse, à ras des choses, une relation entre images et intériorité, émotions et vie extérieure. Cette vie-là, comme l’écrivait Annie Ernaux, est celle d’un temps autour de soi, simple et direct, un temps partagé, au jour le jour, parfois cruel, parfois doux.

Retranscrire par vagues les flux d’un regard, c’est saisir la matérialité du monde dans ce qu’elle a de plus immédiat et par touches et bribes, la série de haïkus contemporains tisse une épopée du sensible. Avec la distance ironique salutaire face aux moments sans éclats de l’existence, Guérinet offre aux choses et aux êtres leur éternité dans la poésie. Quand l’espace d’un instant, on peut se permettre le luxe immense de ne pas savoir l’heure qu’il est.

Texte de Luz Volckmann – Je ne sais pas quelle heure il est

Je me souviens d’une nuit d’hiver à l’appartement rue Pasteur. Au troisième étage je crois,
avec le vieux conduit de chaudière dans l’entrée qui me fait un peu peur. Tu as chauffé pour
l’occasion. Tes affaires débordent dans chacune des pièces, chez toi sent le tabac et le café
brûlé. On s’entasse toutes les quatre dans la minuscule cuisine, on tire la table et on ouvre
la porte qui mène au salon pour pouvoir toutes s’asseoir. On se blottit. On joue à la coinche,
on ouvre une bouteille, la fenêtre qui donne sur la cour se couvre de buée. Ta mère et toi
riez beaucoup. C’est la première fois que je la vois rire autant.
Je ne me souviens plus pourquoi on habitait chez toi. Je ne me rappelle plus pourquoi ta
mère était passée sur Lyon.
Ta mère était là. Ta mère n’est plus là.
Ta mère conservait les haricots. Toi tu conserves les images. Ici, dans ta conserverie
d’images sur 15 étagères, comme un cadran d’une journée écorchée. Ce n’est pas une
collection. C’est un garde-manger. ok. Les bocaux font pop quand on les ouvre, là, au coin
de l’oeil.
4 heures, 1 heure et demi, 10h10, 9 heures, 9 heure et demi, 6h03. Tu ouvres tes images à
heures précises, on ne mange pas les conserves n’importe comment. Il faut être précis,
“tard ou tôt, maintenant”, précis comme des vagues ou des ponts au gros pinceau
épaisseur 34 pixels, peut-être. Il faut être précis pour écrire chacune de tes images au
présent. C’est un temps qui raconte bien les images sans se soucier des pourquoi. Les
pourquoi c’est pour tout de suite, le souvenir c’est sans motif et pour toujours.
Pourquoi pas
Un oiseau se mange une fenêtre, c’est ce qui arrive quand on n’est pas précis. C’est ce qui
arrive quand on s’égare à chercher les visages, les petits les grands les immenses visages.
Des visages j’en ai sur ma table de chevet, j’en ai encadré sur mes étagères et sur les murs
de ma chambre. J’ai le portrait d’un petit visage en format A0 planqué derrière mon bureau
sous papier bulle. Quand je cherche trop les petits visages à la plage ou dans les rues, moi
aussi je me cogne aux fenêtres.
Le présent s’étire entre deux pourquoi, tu es partie en train chercher un visage, tu es
revenue avec une collection de tes “heures-statues”. Elles ne sont pas en marbre, elles sont
faites d’haricots, de vesses de loup et de nuages en schtroumpf cuit. Entre deux pourquoi,
on peut courir, nous courrons, vous courrez. Les ballons rebondissent sur les assurances,
les araignées gribouillent des toiles. Les instants s’étirent comme les fougères et la feuille de
la rhubarbe. Elles ne s’étirent pas dans le temps, la sève c’est autre chose. Peut-être.
On a beau être précises, on ne sait toujours pas pourquoi, je ne sais toujours pas quelle
heure il est, derrière le couché de soleil ou devant le levé du jour ? Si les gens qui partent
ont un problème de sève, est-ce qu’iels en ont trop ou trop peu ?
“Des personnes meurent
Des personnes naissent”
Est-ce qu’en rebranchant la conjugaison, on deviendra parent? D’accord. On agrandit le
regard, c’est du futur ça. Au futur pour voir des homards camarades et les bégonias obtenir
des ordonnances d’antidouleurs. Au futur pour se laisser le temps de trouver une ombre
identique.
Ça fait une todolist imposante. Pourquoi ne pas être obstinée puisque “la vie est têtue”?