Falling in the night – 110 x 150 cm – traceur sur Rauch Synthetic 180 microns – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 8 exemplaires
Cette image est la quatrième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.
une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est
Falling in the night
6 heures
le sang n’a pas de prénom
ton corps s’éteint
c’était ton heure
de réveil, tu te levais
je me lèverai une heure après
ta chaleur s’échappe
ton sang ne bouge plus
tes poumons sont solides
nous pensons qu’il était 6 heures
calcul, chaleur qui reste
tiédeur de ta main
dialogue
avec ton sang
dernier tour
dernier tour pour ton sang
un au revoir de la main,
dans tes veines ?
veine du coude
petite veine de l’index
capillaires du mollet
artère du coeur
c’est le grand au revoir
c’est le grand au revoir
tout le monde
j’appuie sur off sur le bouton du respirateur
le silence s’épaissit
nous découvrons que
tu ne fais plus aucun bruit
nous entendons le feu dans la cheminée
flamme flamme
flamme flamme
j’enlève les tuyaux qui vont jusqu’à ton nez
remonter une couverture
mettre une bouillote sur tes pieds
pourquoi pas
coiffer tes cheveux qui poussent encore peut-être
si on touche ton poignet on ne pourra pas écouter ton coeur
l’infirmière, discrète
là-bas on passe la main sur des paupières peut-être qu’on hurle
peut-être qu’on rit
peut-être qu’on n’a pas remarqué peut-être qu’on souhaiterait
peut-être qu’on prie
avec JL on se regarde
on te regarde
de part et d’autre du lit
on touche tes mains qui refroidissent doucement
c’est fini
ton corps en vie
toi avec lui par lui dans lui c’est fini
c’est donc cela
il y a un moment où le corps s’éteint
le tien
nous sommes ici
fin du voyage
tout le monde descend
la couverture ne se soulève plus
ton corps
est immobile
cailloux
rocher
fin de la pluie
tout s’est arrêté, le monde entier est immobile
regarde, tout est suspendu
venez peindre
cette scène
tire la languette que tout reprenne
nos poumons à nous appellent l’air mais pas les tiens ?
tu as quitté ton bateau qui t’a quitté
je l’imaginerai tomber dans une grande page bleue très foncée
ton bateau s’effrite dans le bleu par petits points
efferalgan dans un verre d’eau
sans fond
chute la plus longue
le personnage dans Gravity
tu le vois ?
dans l’espace ? dans sa combinaison ?
il lâche sa collègue reliée au vaisseau ?
et part dans le cosmos ?
pas assez d’oxygène
il tombe
c’est vraiment la grande chute
la very big chute
il tombera pour toujours jusqu’à dissolution complète
oui
tard ou tôt, maintenant
ton poste à radio sur l’épaule
près du puits au Goupillou
tu avais écouté
le direct du gars qui sortait de son vaisseau pour marcher sur la lune
retrouver la gravité sans ton orbite
un café à la main je penserai aux corps morts
des listes
les personnes qui se noient
ces corps qu’on ne voit pas s’éteindre, qu’on ne récupère pas
qu’on n’empêche pas de partir
qu’on ne sauve pas quand ils n’ont pas la bonne couleur
la bonne classe
le bon compte en banque
la bonne blanche culture
trois kilomètres de chute
lente
les poumons appellent en vain l’oxygène
l’air est dans l’eau
mais on ne sais pas filtrer
on aurait dû garder
des branchies
des poumons de secours
un corps de secours
une carapace de rechange
as-tu vu que
le petit bateau de Télio a été emporté par la tempête ?
arraché
tout léger
vaisseau cassé
les gestes seront des souvenirs
les gestes existeront dans des extraits de gestes aperçus ici ou là
les odeurs existeront dans d’autres odeurs
je regarde les flammes
ton corps s’éteint et tout brûle mes yeux
tu es partout, tout parle de toi
cette chouette en bois parle de toi
ce papier sur le meuble parle de toi
cette flamme parle de toi
non celle-là
celle-ci aussi
cet oiseau qui me regarde, c’est toi ?
je dois quitter le monde où tu vivais
pour aller dans le monde où tu ne vis plus
où tu seras partout
gentille fantôme
je découvre ce monde
je fais ce voyage
d’accord
et j’en parlerai
ok
et c’est passionant
en vrai
même si ce n’est pas très proche du fun
la force de notre lien existe même sans nos corps vivants pour le tenir
je veux m’assoir à côté des corps qui viennent de mourir
attendez-moi
j’arrive
respirer avec vous
on ne bouge pas
vous qui avez perdu quelqu’un.e de très chère
c’est ici le
que la terre s’arrête de tourner ?
je veux participer
je veux que la terre s’arrête de tourner
est-ce l’un des plus grands affronts qu’un humain peut faire à un autre humain ?
l’empêcher de voir le corps mort d’un.e être qu’il aime ?
temps temps temps
à côté à côté à côté
main froide
bisous froid
comprendre
ce qu’on a fait pendant le covid
je pense à M. qui ‘a pas pu voir son père
je pense aux proches d’A. à qui la police a caché sa mort
pendant presqu’une journée
laissez-nous honorer nos mort.Es
je pense à (stone butch blues) la famille qui ne veut pas que les amies trans viennent en drag
je pense aux Fossoyeuses, qui sortent les corps de terre en Bosnie (à vérifier) pour que les corps puissent retrouver leur famille
je pense à ce monsieur en Tunisie (vérifier) qui essaient de faire des tombes pour les personnes qui se sont noyées dans la Méditerrannée et qui échouent sur les plages
qu’un jour les familles les amiEs puissent les retrouver
peut-être oui enfin
qu’est-ce qui se passe
envie d’un endroit où les personnes échouées vivent, sont bien, boivent un verre d’eau et marchent
qu’elles traversent, où elles veulent, vivantes, sur des bateaux solides
tout se mélange
toutes ces morts
fucking hell
les vidéos de gens qui cherchent leurs proches mort.es, Gaza, 2023
au secours
stop
cessez le feu
sur cette marche, avec une tasse vide
je penserai à tante Hélène
son visage mort qui ressemble à sa grande soeur
et le visage de ton petit frère, ton grand frère
le tien
qui se rejoignent dans les traits figés
la vieillesse crée un trouble dans le genre
la mort encore plus
je penserai à Hélène Gianecchini qui parle de ces mort.es qu’on allait voir à l’île Sait Louis
les visages morts qu’on prenait en photo
les photos qu’on exposait
le visage éteint qu’on peut regarder à l’envie
je pense à telle personne cet été de presque trente ans qui disait n’avoir jamais vu de corps mort
je pense à cette personne qui avouait prudemment prendre en photo les corps morts
je pense à mes parents qui racontaient que petit.e.s, les maisons où une personne était morte étaient ouvertes au passage, on apportait du soutien, à manger, et dans ce passage on voyait un visage mort
un corps mort
la mort est vivante grâce aux proches qui la regardent ?
qui la face
qui l’enveloppe ?
la mort c’est très vivant
c’est ce que je n’avais pas anticipé
la mettre dans un bocal et passer à autre chose
bien vite ?
je penserai à ton corps qui s’assoie sous un pommier
je penserai à ton corps
celui que j’ai connu, celui que tu as raconté
le laisser devenir fantôme
l’énorme poste à musique que tu mettais sur tes épaules
ado
chez toi au Goupillou
sous le plein soleil de midi
l’été
tu adorais
ce corps qui tombe dans la nuit
je m’imaginerai à ta place, tomber dans la grande page bleue
me dissoudre
c’est là que j’irai chercher le repos
je fais la planche dans ma tête
je tombe dans le bleu foncé marine
difficile de ne pas penser mourir pour trouver le plus grand des repos
reposer en paix
reposer en paix
marcher dans les allées de cimetière
écouter lire les noms s’associer à des corps vivants
compter les âges
ces genx qui parlent
je n’avais pas encore écouté
toute cette manifestation
on dessinera des jolies plaques, d’accord ?
avec nos phrases à nous, nos dessins à nous
dans de la pierre avec de la feuille d’or ?
je marche au milieu de la foule
c’est calme
je suis bien
je tends les bras
je découvre le monde des mort.es
dans mon monde de vivant.es
grâce à toi
j’écoute