la géante et la montagne

La géante et la montagne – 50 x 70 cm – tirage traceur Epson 189g – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la dixième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

la géante et la montagne

Il est 9h,

neuf heures et demie peut-être

c’est le matin, l’été

le ciel a le goût des glaces chaudes

lavande fondue

schtroumpf cuit

les formes découpées sont des rochers

des montagnes

une proue de bateau

un duvet

un pré devant un glacier

la mer de glace,

enfin, la voici

une personne marche dans la montagne

on pourrait dire ça

elle marche dans la montagne

elle est arrivée avec la gondole

la proue est ici, voyez-vous, en bas à droite

elle était en Italie

ça, on ne sait pas

si, elle arrive de là-bas

ok d’accord

Elle marche au milieu d’une prairie grimpante. Elle rejoint la montagne. Son regard peigne l’herbe à ses pieds, des passereaux s’emmêlent dans les branches, elle les perd, les retrouve, les perd, l’odeur des feuilles mortes se mélange à celle des rochers qui chauffent au soleil. Elle oublie de penser : ses pensées se promènent dans sa tête et elle les laisse tranquille, ses pensées jouent, elle ne contrôle rien, d’accord. Des associations nouvelles se collent et respirent. L’oxygène court dans les veines.

Plantés dans l’herbe, des rochers tombés du ciel sont des cailloux de géante, pense-t-elle, suivre un chemin, celui de quelqu’un, imagine-t-elle. Elle arrive jusqu’à l’un d’eux, gros caillou, du bout des doigts elle suit les creux et les bosses grises, reliefs de lichen jaune. Elle sursaute, il y a des oeufs, un nid dans un creux. Trois. Fragiles, exposés, confiants. Elle les regarde, lève les yeux autour d’elle, les regarde, lève les yeux puis reprend sa route. Elle s’imagine minuscule, se couche au milieu des oeufs tandis qu’elle marche. Son corps est une locomotive, chauffe. Elle enlève un pull.

Elle aperçoit une grande plaque blanche au loin, comme un énorme bout de plastique tombé là dans la pampa. Il lui paraît lointain et pourtant.

Elle marche déjà dans le blanc. C’est un glacier. Elle y plante les pics de ses chaussures. Les piolets qu’elle tient dans ses mains ouvrent la voie. Elle ne pense qu’à ses mains, ses pieds et sa respiration. Il n’y a pas de chemin. Ne pas tomber. L’air froid brûle ses poumons, la glace n’est pas blanche mais transparente. Elle ouvre bien grand ses yeux : une voiture est emprisonnée dans la glace, il y a un vélo, une bouée gonflée noire, quoi donc, un jeu de cartes ? des souvenirs aux formes floues, bleues, jaunes, roses, clignotent et fondent, quand elle les regarde elle se souvient qu’elle se souvient de ça, et de ça, et de ça, de ça aussi. Mais elle ne perd pas l’équilibre. Elle respire, plante un piolet, fait un pas. Elle voudrait planter une paille dans la glace pour atteindre et boire ce qui a fondu, ce qui clignote sous la surface mais elle n’a pas le temps parce qu’elle doit marcher et avancer, planter son piolet, faire un pas, faire attention, ne pas tomber. Elle traverse. Elle a presque fini. Voici de l’herbe. De l’herbe verte et tendre qui sent l’après la pluie. Elle l’atteint. Elle tombe. Genoux à terre, paumes des mains sur le sol, elle marche à quatre pattes, quelques mètres, puis elle roule sur le sol, étend son dos par terre, le sol est chaud, le ciel est bleu, couleur lavande fondue ou schtroumpf cuit, elle pleure, ses larmes coulent et clignotent. Alleluïa, elle a réussi à passer.

Elle revoit un passage dans Orlando avec des genx pris dans la glace. « Les oiseaux gelaient en plein vol et tombaient au sol comme pierres. » « Il n’était pas rare de rencontrer tout un troupeau de gorets pétrifiés par le frois au milieu de la route. » « (…) tous figés sur le fait : l’un se tenait le nez, l’autre avait la bouteille aux lèvres, le troisième menaçait encore d’une pierre les corbeaux qui se tenaient, comme empaillés, sur une haie à un pied de lui. » « (…) congelés à plusieurs pieds de profondeur, ici un marsouin, là une plie. Des bancs d’anguilles gisaient dans une immobilité cataleptique (…) ». L’envie de retourner sur la glace pour mieux l’observer, le nez collé à la surface. Elle soupire, se frotte les yeux. Elle n’a vu que des objets, heureusement god damned. Est-ce que la rouille peut proliférer dans la glace ? Elle entend un roulis. Des vagues ? Contre des rochers ?

Elle se lève, prend appui sur ses cuisses et s’étire. La rouille a proliféré dans son corps. La peur sur la glace l’a contractée de partout. Elle fait d’autres étirements. Le bras vers le ciel, la jambe tendue, le pied ceci et le genou cela. Torsion vers la gauche, vers la droite, les mains en prière sur le sternum elle laisse tomber des larmes et des clés et les époussette du revers de la main, fucking hell. La chaleur revient dans son corps et l’oxygène dans son cerveau rend tout plus clair. Il y a bien un roulis par là-bas. Envie de voir le bruit. Elle se remet en route.

Plus besoin de pics sous la semelle ni de piolets, la terre est molle sous ses pieds, elle avance tendrement pourrait-elle dire, ses épaules tanguent. Presqu’un marais, en plein montagne. Des grenouilles chantent, montent aux arbres. Elle accélère le pas, son corps pressé d’arriver. Elle court. La crête est bientôt là. Son coeur attrappe tout l’oxygène qui traine, ses pieds ont des ressorts, ses mains se posent déjà sur la crête, puis ses pieds les rejoignent, prennent appui et sautent dans le vide. Son dos s’étire en un salto arrière, ses jambes, son torse, ses bras s’alignent et plongent dans la mer déchainée. Un grand pointillé. Une flèche plantée dans la surface. Propre. Son corps disparaît. Il sera le bruit. Voilà qui est bien, se dit-elle. Dit au revoir à l’oxygène, chuchote-elle.

Ou alors elle arrive jusqu’à la crête, pose ses coudes sur le rebord, son menton dans ses mains et regarde ce qu’il se passe là-bas derrière en bas. Ses yeux clignent. Qu’est-ce donc, ce bruit ? Quelqu’un ronfle ? Une très grande personne dort, enroulée dans une couverture. Une géante, pense-t-elle. Ou un géant. Sur un rocher. Qui dort, c’est sûr ? Qui respire ? Elle vérifie. Le duvet bouge à l’endroit du visage, le tissus inspire et expire. Elle cherche un regard pour confirmer. Il n’y a personne. On dirait même que la personne va bouger. Mais oui, regardez, voudrait-elle dire au monde entier, la personne se retourne. Heureusement que les grenouilles sont là et regardent. Les pixels s’évaporent déjà. Elle remet son pull.