La nuit le jour – 11,6 x 15,5 cm – tirage photo sur Hahnemühle Rag – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires
Cette image est la sixième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.
une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est
la nuit le jour
22h, l’été
train
flou, vitesse, violet
le ciel s’assombrit ?
c’est le soir ?
ne serait-ce pas plutôt le matin ?
la personne qui a prit la photo a-t-elle les yeux ouverts ?
Elle regarde le soleil.
il va bientôt se cacher derrière la ligne
ou sortir de la ligne ?
Elle veut être tranquille, elle voyage
Les expert.es du coucher et du lever du soleil s’assoient autour de la table.
Un petit café ?
Non, merci.
Alors, qu’avons-nous là ?
un lever
un coucher
un grand fossé
très peu d’humidité
beaucoup d’humidité
des arbres
une lame
du rose
du vert du gris
oui c’est peut-être bien un coucher
oui c’est peut-être bien un lever
nous ne saurons jamais ?
nous ne saurons pas
la personne ouvre un thermos
un pli coule dans sa tasse
elle l’attrape avec ses dents
le déplie sur la tablette
Alors, qu’avons-nous là ?
une ponction d’images liquides
des contacts entre les objets
du fil et une aiguille
dans un paquet de thé ?
non
voilà ce qui est écrit :
« Retrouvons-nous au bas des marches de la gare, j’aurai mon visage habituel »
Elle replie le papier, le met dans sa bouche,
un léger goût de café
Elle voit l’écran du téléphone de la personne un rang devant elle
Elle entend la bande son du passager derrière
Sa voisine soupire
Elle regarde au loin
La fenêtre du train file
Le Soleil n’a pas bougé
Sa tasse est vide
Le visage est ténu
L’image est un souvenir
un reflet à la surface de l’eau
une trace de marc au fond d’une tasse
la promesse de quelque chose
de quelqu’un
Elle fixe la crête des arbres
a-t-elle le bon souvenir ?
ce visage n’est pas ce visage
le front est plus plat
le nez plus grand
oui, comme ça
un peu plus épais
à la base
les yeux clignent
de manière irrégulière
oui, comme ça
Elle regarde le fossé
perd le visage
Elle file à tout allure
elle regarde
le paysage bloqué
la crête des arbres, une lame
elle y pose les doigts,
effleure les contours
se cure les ongles
dans les crans
lève les yeux vers le Soleil
elle vérifie
a-t-il bougé ou pas ?
Elle trace
elle s’échappe ?
à toute allure
elle perd le visage
quitter ce jour qui ne se lève pas qui ne se couche pas
engluée sur la ligne
l’horizon sable-mouvant
empalée dans les lames des cimes
elle cherchera ce visage qui n’a pas de forme
avec sa main
elle touche le fossé et attrape quelques morceau de sa journée d’hier
de l’année dernière
demain
après demain
lundi mardi
un porte-clé ananas
des épluchures d’haricots verts
des débuts et des fins
une joue
des mains
des petits vêtements et des grands vêtements
le chat qui dit bonjour toute la journée grâce au soleil
un pichet d’eau avec une plante dedans
elle dépose le tout sur la tablette
et dans le filet
du siège de devant
Elle ouvre sa bouteille d’eau, tend sa paupière gauche et fait couler quelques gouttes
dans ses yeux
pareil à droite
puis elle en fait couler sur sa tête, dans ses cheveux
ajoute du savon
mousse
manque eau chaude salle de bain
allô
l’eau déborde, coule dans le wagon
pas pratique
mais au moins ses cheveux sont propres
elle cherche le visage
elle ouvre la fenêtre du train
elle s’agenouille et baisse la tête vers son siège
aspire l’eau avec sa bouche
se lève
pose sa bouche près du rebord de la fenêtre et crache vers le soleil
pshiiiit
elle s’agenouille
aspire de l’eau
se lève déplie son dos
crache sur le soleil
pschiiiit
ça ne lui fait rien
au soleil
il ne bouge pas
il ne bouge pas
il ne bouge pas
c’est comme ça
aujourd’hui ?
elle cherche le visage
elle s’assied
soupire
regarde autour d’elle
les objets pensent et
il n’y a plus personne dans le wagon mais
des paquets de biscuits éventrés
des mouchoirs abandonnés
des téléphones lus
une marque de front sur la vitre
aller
elle prend un sac poubelle et une pince
la même qu’a son grille-pain
elle ramasse cet emballage
ce mouchoir ou cette marque de front
sur la vitre
cette touffe de cheveux
cette mousse et cette flaque d’eau
avec la pince,
dans le sac
elle enlève les marques du passage,
jette un coup d’oeil sur le soleil de temps en temps
au cas où il aurait décider de bouger
elle pense au visage
elle ramasse, elle ramasse
maintenant une miette de pain
ici une petite lunette ou des lacets
un crayon rouge et une tôle usagée
oh une valise oubliée
elle ne voit pas le temps passer
pourquoi est-ce qu’il ne bouge pas ?
elle a l’impression d’être dans le ventre de la baleine
le coeur d’un casino qui aurait toujours la même lumière
pas d’ouverture sur l’extérieur ou une ouverture factice
et un poster de coucher-lever de soleil sur tout un mur
le ventre de la baleine c’est quoi déjà
elle va voir ce que dit l’histoire de Jonas
elle la cherche dans le visage
en attendant elle a parcouru
dix-huit voitures dans le train
la même vitesse
la même fenêtre
le même soleil immobile
le troisième sac poubelle
elle s’allonge sur une banquette
elle regarde vers le soleil
allez, parle
elle observe le pré
parle-moi du visage
le soleil est immobile mais il y a du passage
sous ses yeux
des hases, des mésanges
font leur petite vie d’animales
bondissent crapahutent observent
les pattes avant en bras ballants,
regards ouverts
oreilles-radars, mésange qui se perche sur la tête
mésange qui attrappe une graine, tissus corde,
herbe haute et juste là
elle regarde leurs visages
une hase, une autre hase qui grignote un grand machin chose
elle les regarde, maintenant allongée
elle cale son talon dans le creux de sa main
des pigeons se posent dans le champ
synchrones
c’est beau, les objets ou animaux répliques d’eux mêmes
des multiples
elle appuie sur Alt et sur Flèche en même temps et ça duplique tous les pigeons
il y en a des millions
à l’infini
pareil pour les hases
pareil pour les mésanges
sérigraphie
multiple de visage
les animaux
dans la clairière avant la forêt
après la forêt
le Soleil à la lisière
que fait-il ?
elle lui parle dans l’oreille
envie de ce soir
envie de demain
de quoi as-tu besoin
pourquoi es-tu bloqué ?
le Soleil n’a pas de visage
elle cherche l’autre visage en frottant les orteils de son pied
en regardant le porte-clé ananas, les épluchures d’haricots verts
puis en se levant, ou ouvrant la valise oubliée
en y trouvant un bouquet de rhubarbe
une cocotte et un allume-gaz de camping
une cuillère en bois et des pots en verre
ok, confiture
Si tu tires complètement la tablette il y a un évier entend-elle
ah bah si j’avais su, réponse en se touchant les cheveux
ils sont presque secs
visage net
elle prend une feuille de rhubarbe par la tige
elle l’agite comme un drapeau
aller-retour aller-retour aller-retour
ligne d’arrivée
sur la tablette
porte-clé ananas épluchures d’haricots verts
finissent la course
elle prend un couteau et coupe la feuille
clac
elle l’étend sur un appui-tête
ça fait joli, pense-t-elle, sentimentale,
napperon tgv confiture
elle plante le couteau dans la surface de la tige de rhubarbe
accroche les fils de la peau et les détache
une grande mèche de peau s’entortille sur elle-même
sur une tablette tgv
peaux mortes de coup de soleil qu’elle enlève avec un plaisir juteux
aller la suite, tige numéro deux et tige numéro trois etc
et coupe coupe coupe en petits morceaux
grande cocotte et confiture
mince y a pas de sucre, dit-elle
elle fouille dans la valise
mince
pas de sucre
elle marche dans la voiture
se penche, s’agenouille
visage
regarde sous les sièges
elle a une idée :
la voiture-bar !
jackpot
grande boîte de minis sachets de sucre même
deux boîtes
les sachets de sucre en 2023
la génération qui vient le saura ?
on leur en parlera ?
ça se saura
il y aura d’autres choses à dire
ce sera quoi ?
elle prend les deux boîtes de sachets de sucre
c’est assez, Visage ?
les deux boîtes de sachets de sucre sous le bras
elle traverse les voitures vides
fière
elle arrive voiture 8,
l’atelier de confitures
elle n’ose pas regarder vers le soleil
cela fait un moment qu’elle ne l’a pas regardé
elle a peur de le trouver toujours au même endroit
elle finit par regarder l’extérieur et ça
ne loupe pas
le ciel n’a pas changé
que se passe-t-il
et pourquoi ce visage est partout et nulle part à la fois ?
elle sent la colère monter
une chaleur qui l’inonde
passe par les pieds
elle l’écope en vidant les sachets de sucre dans la grande cocote
elle regarde les grains de sucre
elle y voit grains après grains
les jours après jours
jusqu’à ce jour bloqué
quand un petit tas de sucre devient-il,
si on lui ajoute petits sachets après petits sachets,
un grand tas de sucre ?
voilà à quoi elle pense en maudissant le soleil bloqué
le visage bloqué
le sucre fond déjà dans les morceaux de rhubarbe
les jours fondent les uns dans les autres
marmelade de jours
elle ne sait pas quelle heure il est
les épluchures de sucre s’entassent sur la tablette
elle les glisse dans un sac poubelle
allume le feu sous le cocotte,
tourne avec la cuillère en bois
le mélange jours-rhubarbes-colère
pour pleurer
en regardant les objets glanés dans le fossé
l’inondation s’échappe enfin et tout va mieux
les reflets ont emporté les visages
elle prend les objets un à un dans ses mains
elle les pose au milieu des pots en verres
vides
et le moment venu, les inonde de confiture
ferme le couvercle et retourne le pot
enfin
puis
alors
empile tous les napperons rhubarbe sur son épaule
crache sur la fenêtre qui longe les fauteuils où elle veut s’allonger
colle une à une les feuilles sur la vitre grâce à la bave
assombrit un tout petit peu son cockpit de sommeil
ferme les yeux
s’allonge et s’endort
enfin
elle dormira sept jours et sept nuits
et puis
elle se réveillera en gare de
La Suite