L’aile sur la fenêtre – 59,4 x 88 cm – sérigraphie 2 couleurs sur BFK Rives 270g – Domino Print Studio – 6 exemplaires
Cette image est la douzième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.
une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est
l’aile sur la fenêtre
Il est 10h10 quand elle entend un bruit mat, net,
proche de la maison
elle pousse sa chaise
se lève
regarde autour d’elle
rajuste sa queue de cheval
elle renifle l’air pour sentir les traces qu’aurait laissé le bruit puis elle va dans le salon
il faudrait ouvrir la fenêtre, aérer tout ça
elle scanne le sol avec ses yeux et ne voit rien d’anormal sinon un bazar quotidien de sacs contre un mur et de chaussures dans le passage
elle va dans la cuisine, opère de la même manière et pareil, rien de spécial, elle note dans un coin de sa tête qu’il lui faudra passer un coup de balai et se dit que le bruit a dû venir de la rue sans en être convaincue
elle profite d’être ici pour se faire un café
le bruit lui a semblé si proche
elle dévisse la cafetière, tapote le marc sur le bord du seau
rince le filtre et lève enfin la tête vers la fenêtre
une grande trace d’aile d’oiseau s’étale sur la vitre
des marques pâles, contours des plumes, forment une empreinte nette, grasse
le choc a dû être brutal, analyse-t-elle en plissant les yeux, les mains en l’air au-dessus de l’évier
Elle évalue la taille de l’aile et fait défiler les oiseaux dans sa tête
qui cela a pu bien être ?
puis elle laisse la cafetière en plan et ouvre la porte, cherche l’oiseau au sol
elle ne voit pas de trace sur le béton, pas de sang ni de plumes
elle regarde sous l’établi, au sol sous les branches, derrière la sauge
derrière le gros vase, il pourrait être tombé dedans,
une bruine vient rafraîchir son visage
elle déplace les chaises, tend l’oreille mais rien
il a dû partir
elle regagne l’intérieur, chaussons mouillés, soulagée que l’animal aie pu repartir
les murs sont solides
les fenêtres sont solides
et l’oiseau est solide
elle marche en chaussettes sur le carrelage
elle verse de la poudre de café dans la cafetière et ferme le tout
allume le gaz
elle s’assoit sur une chaise, remonte ses pieds sur le siège, pose son menton sur ses genoux et regarde la vitre
la trace de l’oiseau est frontale
il fonçait vers la fenêtre
le reflet a dû le tromper
elle se voit buter contre la porte-vitrée d’un magasin et avoir si mal au front, au nez
elle fait défiler ses souvenirs de genx qui se prennent une porte-vitrée
elle ouvre tous ses onglets
elle va de l’un à l’autre
la même rengaine : une personne marche, un oiseau vole, et l’élan est stoppé net
il y a un obstacle invisible, il y a parfois de la distraction, mais pas toujours
elle ouvre aussi les images d’immeubles miroirs
elle observe ces leurres,
ces endroits où les oiseaux peuvent se méprendre
ils sont à fond dans leur vol, ils chantent
et bim
et si les oiseaux passaient au travers ?
s’ils cassaient les vitres en laissant le contour de leur corps
comme dans les dessins animés
la trace des ailes, du bac, ça ferait quoi ?
le café coule et arrive jusqu’à son nez
elle reconstitue la frappe, encore et encore
se faire assomer, en plein vol
tu regardes les dessins animés dans ton salon, un raid explose tout
le canapé, la télé, des plumes qui vol, le corps…
personne n’est mort s’il vous plaît
personne ne meurt on a dit
faire le plus beau des piqués, avoir une petite branche dans le bec pour faire son nid
tomber par terre et essayer de se relever au plus vite pour ne pas se faire manger ou attraper par un humain
avoir mal au crâne, voir double, peut-être
et lancer le générique
qui a participé, qui était là, qui pensait à la musique, qui faisait la compote
qui pensait à acheter le pq
elle ramasse les gravats dans sa tête, les mets dans un sac
part à la déchett
les sensations, la peur, les voyages
le café bulle, il est prêt
elle l’éteint
elle va le boire dehors, en chaussettes
elle lève les yeux et cherche des yeux un oiseau qui volerait de travers
ou des plumes qui tomberaient du ciel
une goutte de sang qui atterrirait à ses pieds
un signe dramatique
elle pose sa tasse fumante et s’approche du grand chêne
200 ans dit la plaque
il est solide
il sent la pierre et la mousse
mais il ne résisterait pas non plus à un raid
ses branches sont accueillantes, presque colimaçon
elle le grimpe et atteint le toit du petit immeuble
surface plate, goudronnée, un peu glissante
c’est le coin des goélands ici
elle les scrute
tout le monde a l’air d’aller bien
un goéland n’aurait pas volé si bas de toutes façons, si ?
elle descend par le toboggan et rejoint son café en courant
elle boit la dernière gorgée, se tapote les joues et met ses bottes, elle veut aller dans le marais
elle prend ses jumelles, il y a pleins d’oiseaux là-bas
elle va se fondre dans le paysage et les regarder s’amuser, manger
peut-être qu’elle en verra un avec une bosse
est-ce que les oiseaux ont des bleus, comme nous ? des hématomes ?
elle se dit que oui, banane
en traversant le périph
les bagnoles sont bien là, au rendez-vous
celles qui vont dans un sens, et celles qui vont dans l’autre
elle crache par-dessus le pont
c’est gratos, offert par la maison
elle faisait ça des fois gamine
avec ses cousines
les bras sur la rambarde
viser un pare-brise
la bave ne casse rien
la bave ne peut pas être assommée par un choc
la bave s’adapte
colle et sèche, s’essuie
la bave ne meurt pas
soyons de la bave alors, dégoulinons sur le monde
sortons de la bouche et atterissons sur un pare-brise
on n’a que ça à faire
le marais la salue
elle saute à pieds joints dans la zone
ça dit quoi
les jumelles sur les yeux
pleins d’oiseaux
sur des bagnoles
rouillées
discutent
bavent-ils ?
le bavetil est un nouveau médicament contre les chocs
appliquez le bavetil sur la zone affectée
attendez quelques minutes et repartez
tout ira mieux
marchez, jouez, construisez
faites quelque chose
ta ta ta ta
elle pose ses deux mains sur sa tête et secoue ses cheveux
elle veut que la publicité sorte
ça s’incruste si bien
des cheveux reste coincés dans ses mains
elle voudrait placer au milieu de sa tête une diversion
un crapaud sonneur
celui avec ses pupilles en forme de coeur
il s’arc-boute à l’envers quand il est en danger
elle lève ses bras, colle ses pouces, laisse le petit crapaud s’installer dans la vase de son cerveau
puis pose les jumelles sur ses yeux
les oiseaux sont dans une voiture maintenant
une vieille carcasse rouillée
ça n’est pas une ford fiesta mais
elle s’approche quand même
une vieille xantia blanche
elle se déplace lentement comme le crapaud qui est dans sa tête
et elle regarde tout en forme de coeur
elle n’a même pas peur
elle pense à cette fois où une anguille s’était enroulée autour de ton bras
elle avait crié sans bouger
elle ne s’était pas arc-bouté pourtant
elle avait flippé grave
la puissance de cet animal, sa rapidité
sa gluosité
et là ? maintenant ?
elle ne sait pas
la peur est une grosse fenêtre sur le chemin
on court, on fait des pas-chassés, on joue avec ses bras et bim
fenêtre fermée
la peur déboule en plein milieu
et peut nous coller à terre
dévier notre trajectoire
ou
elle monte dans la voiture avec les oiseaux
elle s’incruste sur la banquette arrière avec son épaule
une spatule blanche s’amuse avec la ceinture de sécurité
grand oiseau blanc sur longues pattes, bec très long et plat
tirer sur la bande noire qui se rembobine automatiquement
puis recommencer
elle range ses jumelles dans une poche intérieure de son manteau
dans le bordel de plumes et de cris une rouge-gorge est sur le volant
pilote
capitaine
des corneilles fouillent dans la boîte à gants
cartes routières froissées cds et reflets
elle touche le plastique gris de la portière
elle se sent bien là, tranquille
elle regarde par la fenêtre le paysage qui ne défile pas à toute allure
elle pense à ce gif où une personne, à l’air inquiet, en gros plan,
ouvre une fenêtre, ses yeux balaient les alentours, gauche-droite,
attention danger
puis la personne passe une jambe, l’air inquiet toujours,
la fenêtre s’ouvre un peu plus, on suit le pied et
là
tadaaaam
le sol est juste là, à peine en-dessous de la fenêtre, rien de spécial
le pied touche le sol puis le deuxième
elle a rit en regardant la première fois
la blague
ptdr
elle était vraiment pétée de rire
des hérons et des aigrettes plongent la tête dans l’eau
elle pourrait les toucher du bras
elle pourrait plonger la tête comme ça et regarder sous la surface
un martin-pêcheur vient se poser sur une branche tombée
il ne la fait pas bouger
elle ne pourrait pas se poser sur la branche sans la faire bouger
elle descend un peu la vitre et le crapaud sort de sa tête
il saute sur le petit cailloux plat juste là
elle le salue de la main et garde ses yeux en forme de coeur
en miroir sur son front
elle pourrait observer jusqu’à devenir un cailloux rond et rouiller dans cette voiture
planque parfaite
elle pense à ses camarades ornithologues, naturalistes
qui restent en planque pendant des heures et des heures
des jours et des jours
revenant au même endroit pendant des années
pour photographier un martin-pêcheur ou une biche
une incroyable position orientation situation du corps
sur le papier ou l’écran
une manière extraordinaire de voir l’animal
qui fait qu’on le voit comme pour la première fois
mieux
rester en affût pendant des heures et des heures
des jours et des jours
observer rouge-gorge, mésange bleue
traquet moteux merle pipit ou serpentaire, chat sauvage
un jour
plonger dans le temps
le laisser glisser des mains comme un savon puis s’étaler comme une crêpe
et bien à plat sous deux mains grasses
rouler la crêpe et la manger
la spatule a fini de jouer avec la ceinture, tapote la vitre
elle lui ouvre la fenêtre en très grand, elle s’envole
elle soupire en la regardant
les grandes ailes qui s’ouvre et s’appuient sur l’air
elle ouvre sa main devant ses yeux, fait comme si elle prenait une poignée d’air
elle écarte ses doigts
c’est comme s’il n’y avait rien
elle inspire
ça sent le moisi dans cette voiture
elle farfouille dans la pochette à l’arrière du siège passager
y a un vieux paquet de biscuit, une carte routière
elle sort un gros livre sur les poissons marins
presque 1500 espèces
d’accord, elle dit
d’accord
et elle tourne les pages et les pages et les pages et les pages
poissons-cailloux, poissons longs et fins, nez en trompette
crabe araignée qui laisse pousser des algues sur ses pattes
entend-elle ‘je suis là’ ?
et aussi : j’en ai rien à faire de vous ?
ophiure fragile aux cinq bras étalés sur le monde
je suis là
galaté qui craint la lumière
sorte de crabe très allongé
je suis là
étrille agressive qui fait peur, beaux yeux rouges, pattes grises et points oranges
je suis là et je vous kill
algues ceci, algues cela, croque sous la dent
vous êtes là
la voici arrivée au milieu des rochers
elle marche au milieu de la foule
qu’elle ne sait pas distinguer
marée basse, bottes aux pieds
rivage à peine visible
mains en visière sur le front
soleil rasant, sargasses qui ondulent, marron luisant et points clairs
fleurs peut-être ?
la marée descend, sans fin, les rochers apparaissent, formes grises marrons noires
poils-algues violettes, vertes, claires, foncées
larges, fines, immenses 3 mètres, minuscules 3 centimètres
croque sous la dent
raplaplas sur le sol
est-ce que l’eau leur manque
est-ce qu’elles aiment l’air ?
ici on dirait des spaghettis, elles se mangent comme des spaghettis
ici on dirait… la personne qui marche sur l’estran les caresse
elle voit son reflet dans l’eau
un visage
son visage
elle enfile ses palmes, son masque et tuba
une combinaison pour s’arrêter jamais-jamais
un costume anti-stop
non, anti-froid !
une combinaison pour n’avoir jamais-jamais froid et
respirer sous l’eau jusqu’aux cachalots
clic une seconde clic une seconde clic une seconde clic une seconde clic
entend-elle le son des cachalots pour dire : câlins ?
voilà ce qui se passe
les cachalots sont des animaux qui se font des câlins
elle veut aller les voir
leur faire un coucou
où êtes-vous ? dit-elle
entend-elle quelque chose ?
aperçoit-elle un jet d’air ?
allô allô ?
elle plonge