petit visage

Petit visage – 42 x 59,4 cm – tirage traceur Epson 189g – imprimerie Ramette Michèle Gottstein – 12 exemplaires

Cette image est la septième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

petit visage

« Il est 6h03, le train arrive en gare, tous les voyageurs descendent de voiture. »

Le mouvement s’arrête alors tu te réveilles. Tu vivais loin dans le sommeil. Tu dormais entre les montagnes, ta bouche entrouverte captait le ruisseau. Le ventre de la baleine te berçait, le wagon est ton duvet. Tu bailles. Les feuilles de rhubarbe collées à la vitre sont sèches et s’effritent. Tu vois un quai. Des visages marchent. Les visages captent la lumière des derniers lampadaires et du fin soleil qui vient, les yeux entrouverts. Les toles du hangar sont des écailles au-dessus du quai. Opaques ou transparentes, une sur deux. Comme tes pensées. Tu as rendez-vous avec un visage, en bas des marches. Où sont les marches ? Tu t’assoies, tu prends ton sac, tu le bourres de confitures. Tu ranges les accessoires dans la valise. Tu essaies d’enlever les marques de ton passage. Tu jettes les trois sacs poubelles sur ton épaule. Tu sors. Tu rejoins la marée montante des passant.es.

Tes jambes te portent, fragiles, tu oscilles. Algue. Vague. Un poisson saute par-dessus le quai. Tu regardes les oreilles des visages. Elles s’orientent vers les sons. Elles sont souples, pleines de muscles. Tu chantonnes, pleine d’espoir. Le visage reconnaîtra ta voix ? Tu n’es pas encore au bas des marches.

Clac les sacs poubelles dans le conteneur. Clac du pain et confiture dessus. Tu as faim.

Et les yeux ? Comment étaient ses yeux ? Comment sont ses yeux ? Comment seront ses yeux ?

Marrons. Tu les vois partout et tu ne les vois nulle part. Les yeux n’ont plus de paupières ?

Et son nez ? Tu te souviens de son nez ? Tu n’es pas sûre.

Tu te demandes pour les branchies dans le cou.

Tu n’es sûre de rien, sauf des marches. Tu n’es pas en bas des marches.

Vas en bas des marches.

Oui, tu y vaaaaaas. Les lampadaires s’éteignent. Le Soleil monte. Il est débloqué.

Il suffisait de dormir un peu. X temps conduisait le soleil. X pierres empilées les unes sur les autres. Un magma de pierres froid. Bloqué. Des ruines fondent les unes dans les autres, chaudes. Débloquées. Des souvenirs. Ce que l’on a jeté dans le fossé.

Maintenant, trouve le visage.

Les joues tendent leurs veines

Les mains lisent les lèvres.

Les sourcils nappent la colère. Elle se cache.

Tu la sens.

Tu te figes.

Elle arrive. Tu te retournes. Elle sent les ombres.

Tu tends tes mains. Elle te veut. Tu la veux.

Des larmes montent à tes yeux. Tu t’essuies le visage, tu es poisseuse. Tu es triste. Tu as tant voulu l’éviter. Tu es passée entre les rochers. Sur la pointe des pieds. Quand elle passait, tu rétrécissais. Tu avais des paupières et tu n’avais pas d’orage. Tu te couvrais bien. Tu te mouchais discrètement et tu t’énervais au feu rouge, toute seule, dans ta capsule. Maintenant tu es sortie de ton wagon, tu as mangé de la confiture que tu as faite toi-même et tu as dormi suffisament. Tu descends les marches, les milliers de marches, tu ouvres tes doigts , ils sont palmés, tu le savais, tu peux cracher par terre, tu pleures, tu hurles. Ou tu pleures ? Tu poses ton cul sur la rambarde, tu descends à toute allure et tu riras bien.