pour de vrai

Pour de vrai – 115 x 86 cm – sérigraphie 3 couleurs sur C-mat 250g – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la première de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

version vidéo du texte : https://www.youtube.com/watch?v=kTPWa2107V8

pour de vrai

Il est 15h38

Un sac en plastique rempli d’haricots verts

voyage en voiture sur mes genoux

j’en tiens une poignée

mes ongles sont coupés là où ils deviennent blancs

ma coupe préférée

les haricots sont dans un sac plastique jaune transparent des sacs recyclages

la Ford Fiesta dans laquelle on roule est aujourd’hui à la casse

le tableau de bord est tout blanc

comme recouvert de poussière blanche

c’est l’été

les haricots verts arrivent l’été

il y en a pleins à équeuter dès juillet

on les ramasse le matin, ou le soir, à la fraîche

à l’intérieur de l’image il fait chaud

dans la voiture il fait chaud

il est 15h38

la lumière peint tout en blanc

même la route

ce n’est pas une heure pour ramasser des haricots verts

mais pour les équeuter, peut-être

dans une voiture

pourquoi pas

à la fraîche, penchées dans les rangs de haricots les fesses en l’air

mémé, maman, mamie,

tendent leurs mains sous les feuilles, les soulèvent

attrapent les haricots vers accrochés aux tiges

les tirent vers elles ou, avec l’ongle, cassent l’accroche à la tige,

le squelette vert, souple,

recouvert par les feuilles-oreilles

gardiennes des pendentifs

le même vert partout

sur les feuilles sur la tige et sur les fruits

les haricots VERTS

sur la photo ils ne tiennent plus à la tige,

il ne tiennent plus à rien

ils sont dans ma main

je pourrais les jeter par la fenêtre

le trajet a le droit d’être long

il y a encore beaucoup d’haricots verts dans le sac

beaucoup de fins et de débuts à sectionner

à rassembler dans un bol

ou sur un tableau de bord

capitaine

un tas de fins et de débuts.

si je les jetais sur la route

tout s’éparpillerait sur le bitume

et si je visais le fossé ?

des débris de haricots verts dans un fossé au bord d’une route,

je ne voudrais pas être un archéologue du futur

avec mon pinceau dans ce fossé,

je pourrais tout peindre en blanc tout effacer

et si je jetais l’ananas dans le fossé

celui du tableau de bord

elle dirait quoi,

l’archéologue du futur ?

Il a été trouvé par Ludivine et Anne-Pauline

par terre

dans une grande ville

sur un trottoir

c’était un porte-clé

de l’ère de la mode des ananas

il voyage, dans ce vide-poche

il essaie de se faire oublier

il me fait penser à la vidéo de l’ananas et du marteau

enlevez la touffe verte du fruit

martelez le sommet de l’ananas

prenez l’ananas dans vos mains

laissez-le tomber sur la table

l’ananas se cassera en mille morceaux

sans clou ni vis

tout tenait ensemble

mais comment donc

trois coups de marteau et tout s’écroule

les arbres et leurs fruits

tiennent pendant des mois et des mois

par tous les temps

un jour, leur tronc est secoué

et les fruits tombent

une histoire de vibrations

au bon moment

si les vibrations sont normales

comme au quotidien

tout tient

si elles ont exceptionnelles, tout tombe

si les fruits sont mûrs et qu’ils tombent tout seuls

c’est que c’est le moment pour eux de tomber

pas besoin de vibration

ils ne tombent pas

ils s’en vont

ok

et les fruits qui tombent alors qu’ils ne sont pas mûrs ?

il est toujours 15h38

il sera toujours 15h38

dans cette image

ce n’est même pas une heure intéressante

comme 22h22, 13h12, 11h11, 12h34

ces horaires où tout se fige pour l’éternité

je n’exagère pas

où tout tient pour toujours

je collectionne ces heures-statues

je fais des captures écrans de mon téléphone

beaucoup de gens les collectionne

je m’en rends compte en discutant

je ne sais pas exactement pourquoi

je n’ai jamais vraiment cherché

tout se fige pendant soixante secondes : arrêter le temps ?

20h02

plaisir de faire des symétries ?

00:60

je l’ai lu sur le poignet de Mathilde,

c’est un tatouage à l’endroit de la montre

une heure qui n’existe pas

une ouverture dans les 24h

une porte secrète

vertige

sur le poignet

un vertige qu’on regarde souvent

comme ce tatouage sur ce poignet

est-ce que c’est toujours un vertige ?

13h12 taillé dans la pierre posé sur une place à Beaumont

un rond-point, ce serait un vertige ?

La Mer de glace taillée dans la pierre ?

L’eau qui ne bougeait pas, qui bouge, qui fond

ses berges, qui sans elle gelée explosent ?

c’est un vertige ?

je roule avec des haricots verts équeutés dans la main

je rentre chez moi

Thomas conduit

un de ces innombrables allez-retour

de chez ma mère à chez moi par les routes nationales

une familiarité inédite pour moi avec la route d’un si long parcours

ma mère roule vers la mort

et nous sommes sur la banquette arrière

le siège passager

ou plutôt

la mort roule très vite vers elle

alors ma mère construit des déviations pour la ralentir

et nous construisons avec elle des aires de repos

nous installons des plots, des nouveaux virages

du répit

ralentir le moment de l’impact

la mort travaille beaucoup trop

Qui est-ce qui donne tout ce travail à la mort ?

qu’est-ce qu’on lui donne comme travail à la mort ?

question centrale

à l’ordre du jour de nos réunions

répartition égalitaire du travail

une belle route avec une belle vue pour tout le monde

la mort est une seule personne ?

vrai / faux ?

la mort est un collectif avec différentes tendances 

vrai / faux ?

personne à gauche

ah si, attends, quelqu’un arrive

c’est bon, tu peux y aller

accélère

rends le vertige moins vertige

s’aimer vivantes pendant que

un crabe détruit tout à l’intérieur

sans relâche

sans pause

sans dimanche ni jours fériés

longtemps sans se faire remarquer

courir derrière lui

dans la poussière

tenir les berges du fleuve à bout de bras

dans un éboulis

cette pierre qui tombe avant les autres

qui tombe la première

et pleins d’autres suivent

à l’intérieur d’une chute il y a pleins de chutes 

La chute peut démarrer précisément quelque part

un quelque part différent pour chaque chute

chaque personne

ce quelque part se rejoint-il

par moment

au même endroit

pour plusieurs personnes ?

La convergence des chutes

j’équeute des haricots verts

ce n’est pas ma mère qui les a ramassés, c’est le voisin

tous tes muscles ont fondu

tu ne peux plus les équeuter

tous ces cancers qui ne se soignent pas

qui se ralentissent

est-ce qu’on peut faire quelque chose

oui/non

allô

il y a quelqu’un ?

oui/non

ils viennent d’où ?

Tapez 4

J’en ai marre de ne pas savoir d’où ils viennent

malheureusement on ne sait pas

je jette la pelleteuse du chantier de la route dans le ravin

les fossés ne sont pas assez grands

ils débordent

oui c’est de la flotte

oui elle est salée

il n’y a pas assez de gens qui creusent

il n’y a pas assez de gens qui cherchent

et de toutes façons

il n’y a pas assez de lumière sur ce qui est trouvé

et si toute l’Assemblée se mettait à pleurer ?

week-end après week-end que devient tel rond-point

les coups de klaxon aux gilets jaunes

le poing levé derrière le pare-brise

le café qui se renverse

mal coincé dans la portière

les pauses-pipi sur des routes sans pancarte

les hurlements dans l’habitacle

la construction d’un pont

les tractos-pelles au repos le dimanche

les trucs en plastique rouge et blanc qui forment une nouvelle route d’un week-end à l’autre

les chiales

la musique à fond

la joie, l’éclaircie, les fenêtres ouvertes

ma carapace à ouvertures manuelles

un coup de produit et d’essuie-glace et le pare-brise est propre

qu’est-ce que je l’ai aimé cette bagnole

qu’est-ce que j’ai été triste de la laisser dans cette casse

le gars a compris

c’est sentimental

et m’a laissé tranquille avec elle

faut prendre le temps de lui dire au revoir

après avoir trifouillé dans son capot

c’est le joint de culasse

quel amour à la con

Merde à la fin en pancarte

Paco en fait une photo

mon Art en grève par procuration

nous voulons une meilleure sécurité sociale

nous voulons des belles et longues retraites

l’argent qu’il faut

s’occuper des images c’est un travail

ça zbeule

je te raconte ce qu’il se passe Maman

on se raconte ce qu’il se passe

on danse encore dans la cuisine

dans mon garage

je garde un bocal d’haricots verts que tu as fait

je t’entends soupirer que je ne les mange pas

que je fais de la conserve de conserve

quand je le regarde j’ai l’impression de voir dans l’eau et les haricots

un peu des cellules de ta peau

tu souris, tu me dis ma chérie

tu es curieuse de mon regard

ça l’agrandit

c’est ça être parent ?

Agrandisseureuses de regards ?

sourire d’amour + tu es une idéaliste ma chérie

= révolution

tes gestes dans votre maison

ta manière montagne d’être là

ta manière banale d’être toujours là

je n’ai pas encore fait des conserves de haricots pour l’hiver

je n’ai pas encore cette sagesse

cette capacité

ça viendra

je fais plutôt de la conserve d’images

regarde cette photo

le haricot pousse sur la tige

puis il est dans la main

dans la casserole

dans ma bouche

dans mon estomac

dans mon sang

dans mes muscles

est-ce qu’on peut dire que c’est du recyclage ?

après le muscle il y a le mouvement

il y a 15h39

le muscle

aller plus loin que tenir, plus loin que ne pas tomber

tes chutes

chercher un équilibre qui se modifie tout le temps

ta canne

pousser l’équilibre

ton fauteuil

est-ce qu’on est assez pour tenir les parois de la montagne

qu’est-ce qu’il faut tenir ?

Qu’est-ce qui tombe au juste ?

imaginer des équilibres où le plus grand nombre de personnes va mieux

va bien

Ton lit

elle est où la télécommande ?

Et le plaid ?

du marbre

imaginer

ça veut dire imaginer

Il faut garder des lampes torches dans des coffres forts.

Amener la lumière pour imaginer toujours +

toujours mieux

est-ce que c’est ça la lutte ?

Les pensées comme des muscles.

Pas de début et pas de fin.