quelques coups de marteau

Quelques coups de marteau – 142 x 106 cm – sérigraphie 3 couleurs sur C-mat 250g – atelier Lézard Graphique – 18 exemplaires

Cette image est la troisième de la série Je ne sais pas quelle heure il est, une œuvre composée de 15 textes-images, présentée pour la première fois en novembre 2024 à la Galerie RJ en novembre 2024.
Les images et les textes sont interdépendant-es. Toutefois, il est possible de regarder les images séparément du texte, de lire les textes sans les images. Si cette œuvre est un ensemble, elle existera aussi en se dispersant.

une version audio des textes lus par Émilie Rougier est mis en ligne ici : https://aurelieguerinet.bandcamp.com/album/je-ne-sais-pas-quelle-heure-il-est

quelques coups de marteau

Il est peut-être 17h

Une main tend une feuille de rhubarbe

enlevée de son pied

sur l’ombre de la feuille, au sol, on voit le bout de sa tige

la main blanche qui la tient a brûlé,

c’est l’été

la feuille est très grande

géante

et un peu trouée

une ombre de feuilles qu’on ne voit pas dans l’image

repose sur la feuille de rhubarbe

et un bord d’elle-même, courbé vers l’intérieur,

crée une ombre

sur elle-même

une ombre de feuilles sur la feuille

une ombre de la feuille sur la feuille

une ombre de la feuille sur le sol

feuilles feuille sol

une ombre du haut vers le milieu

du milieu vers le milieu

du milieu vers le bas

haut milieu bas

d’accord

derrière le bord courbé

quelqu’un est penché

c’est Thomas

son pantalon est recouvert de rose

surtout sur le devant

c’est du sang

on a cassé un mur,

alors ça a saigné,

ces maisons et leur cœur qui bat

la main qui tient la feuille c’est moi

je ne sais plus comment c’est venu

comment je suis allée chercher la feuille de rhubarbe

pourquoi je l’ai décrochée de son pied

clac

ou crac

ce bruit craquant, net, de la tige qu’on enlève du groupe d’autres tiges

les feuilles de rhubarbe sont prêtes à

partir un jour

une nouvelle feuille la remplacera presque identique

viendra prendre sa place

se distinguent-elles les unes des autres ?

sont-elles une mêlée de rugby ?

sans tête, corps commun

on pourrait dire qu’on est des feuilles de rhubarbe

pour de vrai

je jette un ballon au milieu

le soleil est leur ballon

nous courons après lui

gardons les pieds au frais

une feuille pousse, va vers l’extérieur, sort de la terre,

et elle se déploie

elle s’étend

une feuille de rhubarbe qui pousse

c’est le plus généreux des étirements

la fougère aussi a un bel étirement, quelque chose de mécanique

j’entends le cliquetis quand elle se déplie

si j’étais attentive, peut-être verrai-je la différence entre différentes feuilles de fougère qui se déplient

elles se déplient très lentement

je ne passe pas de temps à regarder les fougères qui se déplient

j’ai déjà regardé un groupe de gens qui se relèvent en dépliant leur colonne vertébrale

debout, ou assis, les mains vers sol

la tête vers le sol, le menton vers l’intérieur,

se redresser

déplier la colonne vertébrale vertèbre par vertèbre,

doucement mais plus vite – beaucoup plus vite – qu’une fougère

la vertèbre de tout en bas

vient sur celle au-dessus

puis sur celle au-dessus et ainsi de suite

les empiler les unes au-dessus des autres

patiemment

sentir son corps debout

savoir que la colonne vertébrale tient tout

ce luxe

ne jamais tellement se souvenir

que si elle se casse tout tombe

ce luxe

les corps et leurs manières de tenir

je regarde le groupe se redresser

je me concentre

et je vois chaque corps se déplier d’une manière particulière

des fougères sous les bois

et moi qui les regardent

assise sur un rocher, depuis trois semaines

j’ai sortie cette feuille de rhubarbe de son groupe de feuilles de rhubarbe

je l’ai sortie pourquoi ?

Pour manger sa tige

en confitures

pour découper sa feuille et la poser sur mes deux paumes de mains

grande feuille pleine de chemins à suivre des yeux dans tes nervures

coupée de ta tige ton énergie qui s’évapore

tu ne tiens plus

toi qui étalais ta surface au soleil les bras écartés tout à l’heure

tu t’en vas

tu ne tiens plus

tu tombes

tu n’as plus de force

je te pose sur la terrasse en béton

demain matin tu seras friable

tu as changé d’état en à peine 24h

imaginer un corps mort d’humain qui devient friable en 24h

je ne sais pas s’il existe un timelapse d’un corps humain qui se décompose

sur une terrasse en béton, en plein soleil

je me souviens

une instit’ au primaire nous avait raconté qu’arracher une feuille d’un arbre c’était comme arracher un doigt à quelqu’un.

S’en était suivi un moment difficile :

toutes ces feuilles par terre à l’automne étaient donc des doigts

et les brins d’herbe ?

toutes ces fois où j’avais marché dans un champ,

sur une pelouse

j’avais marché sur des doigts

je voyais des mains et des doigts coupés

j’entendais tous les arbres pleurer

le stade pleurait

et le bégonia dans l’entrée à qui j’avais mis un coup de cartable sans faire exprès

qui a perdu une tige

donc une jambe

il hurle ?

il veut du doliprane

Ma mère avait mis un terme à mon tourment en me disant que si je coupais un doigt et que je le mettais dans la terre, il n’allait pas pousser

il n’allait pas se construire un nouveau corps à partir de lui-même

que les plantes avait une manière de faire et de penser qui n’avaient rien à voir avec la nôtre

elles avaient leur truc à elle

et que la maîtresse avait dû vouloir dire autre chose

j’avais mal compris

quel soulagement, mais quel dommage aussi

on aurait pu prendre la partie de ton corps qui n’était pas malade et la mettre dans la terre

tu aurais repoussé

pour de vrai ça aurait marché

on pourrait dire que quand on se plante dans la terre

on repousse

j’avais pu reprendre mon chemin dans la connaissance du monde

je regardais les plantes

je les regarde toujours, j’écris, je les dessine

je les photographie

leurs corps si différents, leurs manières de faire,

leur truc

leur mystère

Sur l’image,

derrière la feuille de rhubarbe il y a des sacs en plastiques

des sacs de courses qui sauvent la planète

et dedans il y a des gravats

avec Thomas on a cassé un mur dans notre maison

quelques coups de marteau et un gros coup de masse

un mur de briques creuses recouvertes de plâtre

un mur pas porteur

pas un de ces murs sur lesquels reposent une maison

ces points qui tiennent une architecture

que si on les détruit tout tombe

non

on a détruit un mur qui ne tenait pas tout

pour ne pas tout faire tomber

on veut que la maison tienne

faire une pièce plus grande

bien déplier nos colonnes vertébrales

ce luxe

se relever

reprendre des forces

grandir d’une manière ou d’une autre

pour de vrai

s’allonger sur une feuille de rhubarbe et s’endormir

se reposer

un peu

pour de vrai

de tout ça

la vie qui reprend, partout, si vite

envie que tout s’immobilise, un instant,

pour l’éternité

camarade mayor

amour T

je ne sais plus comment c’est venu

comment je suis allée chercher la feuille de rhubarbe

je l’ai tendue au-devant de moi

étendue verte

éclatante dans l’ambiance poussière

j’ai sorti mon téléphone et j’ai pris une photo